A l’âge de huit mois, Jules Supervielle perd ses deux parents tout juste arrivés en France, probablement victimes du choléra. Cette poésie de l’absence et de la solitude vise toujours à tendre non seulement vers l’autre, mais vers un absolu sans nom, un horizon lointain et cosmique constituant la ligne de fuite de ses poèmes les plus métaphysiques. Il y mêle des éléments de son enfance, des week-ends en cheval avec ses cousins dans sa terre natale, l’Uruguay, et ses voyages intérieurs empreints d’angoisse et de désespoir. Dans ce numéro du « Domaine de l’esprit » de Michel Manoll diffusé en 1954 sur la Chaîne Nationale, Jules Supervielle revenait sur sa trajectoire vitale, les sources de son inspiration, ses modèles et l’étrangeté fondamentale de l’être que tente de mettre en exergue sa poésie. Ses propos s’accompagnaient de lectures de ses poèmes par Michel Bouquet, Alain Cuny et Silvia Monfort.
Mère, je sais très mal comme l’on cherche les morts,Je m’égare dans mon âme, ses visages escarpés,Les ronces et ses regards.Aide-moi à revenirDe mes horizons qu’aspirent des lèvres vertigineuses,Aide-moi à être immobile,Tant de gestes nous séparent, tant de lévriers cruels !Que je penche sur la source où se forme ton silence,dans un reflet de feuillage que ton âme fait trembler.Ah ! sur ta photographieJe ne puis pas même voir de quel côté souffle ton regard. […]Le Portrait extrait de Gravitations (1925)
« À travers l’œuvre (poésies, contes, romans, théâtre) une des plus achevées, des plus salutaires de ce temps, on devine l’homme fraternel et solitaire. Certes Jules Supervielle n’est pas seulement cet insulaire du cœur tendre et subtil, il est aussi ce « hors-venu » comme il se nomme qui nous donne rendez-vous avec l’étrange et l’interpénétrable. Tel est l’exorcisme de sa poésie, sans nous faire perdre la mémoire des ténèbres elle nous force à regarder devant nous. »
La quête incessante du rêve
« Je suis un rêveur de naissance et j’ai même le corps rêveur. Incapable de fixer longtemps mon attention sur des problèmes difficiles, c’est le cœur qui les résout pour moi. Mais le cœur ne résonne pas toujours très bien, son vocabulaire est confus. Mais on sait parfaitement de quel côté il bat. »
Ses poèmes, Jules Supervielle les perçoit comme entrelacés, s’éclairant les uns les autres comme « les combattants d’un même rêve ». Pour lui, le poète doit rester éveillé tout en gardant des lambeaux de sommeil conscient, de sommeil rêveur et imagé. « Il s’agit toujours d’une pensée rêvée. Les mots en réalité n’existent pas pour moi, ils s’effacent derrière ce que je veux dire. Le langage et le récit sont là pour soutenir les démarches de la rêverie et talonner le mystère. »
Le poème comme lieu du salut
Poète de l’étrange et de l’interpénétrable, hanté par l’obscur et par le rêve, Jules Supervielle cherche à travers sa poésie à mettre des lumières dans son obscurité. « Le poème est ma religion inconsciente. Poète, j’ai apprivoisé mes monstres tant bien que mal, je les ai domptés mais parfois je reçois un coup de patte dans ma cage de dompteur. »

Production : Michel ManollPrésentation : Octave NadalRéalisation : Raoul AuclairAvec Jules Supervielle (poète, dramaturge, écrivain, linguiste, traducteur)Lectures de poèmes extraits de Débarcadères, Gravitations, Le Forçat innocent, Les Amis inconnus, La Fable du monde et Oublieuse mémoire de Jules Supervielle par Michel Bouquet, Alain Cuny et Silvia MonfortDomaine de l’esprit – Jules Supervielle (1ère diffusion : 15/01/1954 Chaîne Nationale)Édition web : Amélie Potier, Documentation de Radio FranceArchive Ina-Radio France
Source:
www.radiofrance.fr


