En passant devant sa tombe dans le cimetière parisien du Père-Lachaise (dans la division 89), peu de curieux reconnaîtront le nom gravé sur la sépulture. Son buste de bronze défraîchi, où coulent des larmes de rouille, semble méditer sur un héritage oublié. Qui se souvient de Gustave Le Bon (1841-1931)? Et combien savent que l’homme enterré là doit sa postérité –et une Légion d’honneur obtenue en 1929– à une science souvent associée aux totalitarismes du XXe siècle?
«Peu aptes au raisonnement, les foules sont au contraire très aptes à l’action.» Dans son petit opuscule Psychologie des foules, paru en 1895, Gustave Le Bon analyse la foule, non pas comme une somme d’individualités, mais plutôt comme une «âme collective». Si l’ouvrage aurait pu –comme le reste de sa bibliographie– connaître une retraite poussiéreuse au fond d’une bibliothèque, il fut au contraire un véritable succès de librairie, connaissant quinze rééditions en l’espace de vingt-cinq ans.
Emporté par la foule
Le contexte de l’époque n’est pas anodin à la sortie d’un tel livre. Marqué par l’épisode insurrectionnel de la Commune de Paris (1870-1871), Gustave Le Bon réalise que «la voix des foules est devenue prépondérante». En effet, le XIXe siècle a contribué à façonner les mouvements ouvriers et les forces syndicales, que les gouvernants essaient tant bien que mal d’apprivoiser. «Gustave Le Bon a eu l’intuition que les foules constituaient une nouvelle force politique, observe Elena Bovo, maîtresse de conférences à l’université de Franche-Comté et autrice de Mécanique des foules (Armand Colin, 2024). Il a insisté sur leur irrationalité et leur potentiel de destruction des institutions.»
Sensible à la suggestion et au mimétisme, la foule devient facile à capter dès lors qu’un leader charismatique est en mesure de lui donner une direction.
Pourquoi une telle méfiance? Selon lui, les individus changent drastiquement de comportement dès lors qu’ils se regroupent autour d’une idée commune, partageant une «unité mentale» qui peut s’avérer aussi galvanisante que dangereuse. Quand une «foule psychologique» se constitue, écrit Gustave Le Bon, «la personnalité consciente s’évanouit, les sentiments et les idées de toutes les unités sont orientés dans une même direction». Noyées dans la masse, les identités individuelles se diluent et, avec elles, les garde-fous qui dissuadent habituellement les comportements extrémistes. Les foules «vont tout de suite aux extrêmes, renchérit Gustave Le Bon. Le soupçon énoncé se transforme aussitôt en évidence indiscutable. Un commencement d’antipathie ou de désapprobation, qui, chez l’individu isolé, ne s’accentuerait pas, devient aussitôt haine féroce chez l’individu en foule.»
Pire: sensible à la suggestion et au mimétisme, la foule devient facile à capter dès lors qu’un leader charismatique est en mesure de lui donner une direction, inspirant une obéissance aveugle et totale proche de la dévotion religieuse. On comprend pourquoi la foule, qui «se courbe avec servilité devant une autorité forte», a joué un rôle de premier plan dans l’arrivée au pouvoir des dictateurs. Avec une rhétorique simpliste, une gestuelle proche de la transe et un art consommé de la mise en scène, des «guides» autoproclamés enrégimentaient leurs auditoires à force d’idées matraquées: la restauration du prestige national, l’élimination des «parasites», la purification de la société, etc.
Conseiller (involontaire) des tyrans
Bien entendu, Gustave Le Bon n’avait pas pour intention de féconder la pensée des tyrans. Médecin de formation (même si on l’a soupçonné d’avoir falsifié son diplôme), cet auteur polygraphe s’inquiétait aussi, en cette fin de XIXe siècle, de voir ses privilèges menacés par la dictature du prolétariat. «En foule, les hommes s’égalisent et, sur des questions générales, le suffrage de quarante académiciens n’est pas meilleur que celui de quarante porteurs d’eau», regrettait-il. Malgré ce mépris assumé des classes laborieuses, il était surtout animé par un sentiment de méfiance: «Il a perçu le danger d’un meneur qui serait capable de manipuler les foules», souligne Elena Bovo.
Ses théories ont pourtant fait mouche auprès des dictateurs. Benito Mussolini ne se cachait pas d’avoir lu et relu Psychologie des foules, tandis que Lénine en avait fait son livre de chevet. «Mussolini s’est approprié certaines intuitions de Gustave Le Bon, mais au prix d’un déplacement décisif de leurs significations, nuance Elena Bovo. Il a compris qu’il fallait toucher aux émotions pour séduire les foules.» En effet, là où l’érudit français percevait le danger d’un meneur charismatique et séducteur –s’inspirant notamment de l’ascension irrésistible du général Boulanger qui a fait vaciller la IIIe République à la fin des années 1880–, le Duce en a fait un modèle, celui du chef fédérateur et sauveur des masses.
Quant à Adolf Hitler, s’il n’avait pas l’opuscule dans sa bibliothèque, force est de reconnaître que les préceptes de Gustave Le Bon parlent à travers lui. En février 1940, un journaliste de La Dépêche du Berry fait lui-même le parallèle entre les discours du Führer et les préceptes de Gustave Le Bon, évoquant «la puissance de fascination irrésistible» que le dictateur exerce sur les foules, les technologies de l’époque –photographie et radio– contribuant à «cette intoxication collective». Aujourd’hui, les foules ont changé d’aspect, mais elles existent encore en tant qu’univers idéologiques évoluant en vase clos: les réseaux sociaux ne sont qu’une énième incarnation du phénomène.
Réhabiliter la «fouloscopie»?
La puissance des foules numériques est une des nombreuses raisons pour lesquelles une lecture objective de l’œuvre de Gustave Le Bon semble plus que jamais pertinente. «On n’est jamais sorti de l’époque des foules, insiste Elena Bovo. Il y a eu ces dernières années une réémergence des foules qui manifestent sans être forcément dirigées par des syndicats.» On peut penser, par exemple, au mouvement Black Lives Matter aux États-Unis ou à l’épisode récent des «gilets jaunes» en France.
Hélas, sa contribution aux totalitarismes du XXe siècle ayant largement été surévaluée, Gustave Le Bon continue d’être taxé de penseur préfasciste. En 1976, quarante-cinq ans après la mort de l’intéressé, la fondation de l’association Les Amis de Gustave Le Bon par Pierre Duverger, collaborateur notoire, contribuera à faire de Psychologie des foules la bible de l’extrême droite… Noircissant pour de bon sa réputation.
Sans réhabiliter Gustave Le Bon, dont les convictions restent marquées par des tendances racialistes à oublier, serait-il temps de réhabiliter la «fouloscopie»? «La psychologie des foules n’a jamais été reconnue comme une discipline scientifique à part entière, puisqu’elle souffre d’une association trop étroite avec le côté réactionnaire de la pensée de Gustave Le Bon», affirme Elena Bovo.
Pourtant, la pensée des foules ne peut pas être réduite à cet auteur des XIXe et XXe siècles, d’autant plus qu’elle a beaucoup évolué depuis la IIIe République. À rebours du pessimisme anthropologique qu’il incarnait, les analystes contemporains considèrent désormais la foule dans une lumière plus positive. À savoir, un moyen pour les invisibles et les laissés-pour-compte de faire entendre, par la loi du nombre, des voix souvent inaudibles.
Source:
www.slate.fr


