Alain Finkielkraut reçoit le sociologue Ugo Palheta, auteur de Comment le fascisme gagne la France. De Macron à Le Pen (La Découverte, 2025), et Aquilino Morelle, ancien conseiller politique de Lionel Jospin et François Hollande, auteur de La France au miroir de l’Amérique. Quand les progressistes font triompher le populisme (Grasset, 2026).
Si l’on en croit les sondages, le Rassemblement national est aux portes du pouvoir. Pour l’élection présidentielle de 2027, Marine Le Pen et Jordan Bardella devancent largement leurs principaux concurrents. Faut-il y voir le signe d’une fascisation de la France ? Mais d’abord, qu’est-ce que le fascisme ? À partir de cette question, Alain Finkielkraut ouvre un débat sur l’identité nationale, l’immigration, la laïcité, l’antisémitisme et les raisons de la progression électorale du Rassemblement national.
Qu’est-ce qu’une vision fasciste du monde ?
Ugo Palheta décrit le fascisme comme un projet « ethno-nationaliste, purificateur et revanchard », fondé sur « l’idée qu’il y aurait une essence de la communauté d’appartenance, (…) une essence biologique ou pseudo-biologique » et « l’idée que cette nation serait en déclin, en décadence, en décomposition, en délitement ». Selon lui, le projet fasciste vise alors à « sauver » et à « régénérer » la nation par une forme de purification politique ou ethnique.
Aquilino Morelle propose une autre approche. Pour lui, le fascisme se caractérise d’abord par « la place qu’il accorde à l’État », par la volonté de façonner « un homme nouveau » et par « le culte de la force, et même le culte de la guerre et de la violence ». Il insiste particulièrement sur « l’usage de la violence comme un instrument politique, pour faire taire ses opposants et pour asseoir sa domination de manière définitive ».

Identité nationale et immigration : une question laissée à l’extrême droite ?
Ugo Palheta critique les conceptions « fermées », « figées » et « essentialistes » de l’identité, « nécessairement et intrinsèquement excluantes vis-à-vis des populations qui pourraient arriver ». Cette « construction d’une menace externe et interne » pourrait ainsi « faciliter le travail de l’extrême droite fasciste ou néo-fasciste dans son projet ethnonationaliste purificateur ».
Aquilino Morelle refuse quant à lui de considérer cette question comme un monopole de l’extrême droite. Citant Bernard Stasi, Fernand Braudel, Alain Touraine, Jean Daniel ou encore Lionel Jospin, il rappelle que « la défense de l’identité nationale n’est pas le fait que d’extrémistes et de racistes ou de fascistes ». Selon lui, l’identité française ne se réduit pas au peuplement du pays : elle comprend aussi « la République et ses lois », « l’industrie », « l’agriculture », « les services publics », « l’école », « l’hôpital » ou encore « l’assimilation des personnes immigrées ».
Les deux invités s’opposent également sur la question migratoire. Ugo Palheta se déclare favorable à « une liberté de circulation et d’installation » et affirme que « tous ceux qui sont ici et qui travaillent ici sont d’une certaine manière d’ici ». Aquilino Morelle estime au contraire que la gauche ne pourra retrouver une audience populaire que si elle affronte lucidement les questions de l’immigration et de l’identité nationale, qui constituent selon lui une préoccupation majeure des Français.

Comment enrayer la progression du Rassemblement national ?
Aquilino Morelle considère que la première erreur consiste à mépriser ou à infantiliser les électeurs du RN. Selon lui, il faut « respecter le peuple », écouter ses inquiétudes et répondre à ce qu’il identifie comme les grandes préoccupations du pays : le déclassement économique, la désindustrialisation, la pauvreté, mais aussi les questions identitaires et migratoires.
Ugo Palheta partage l’idée qu’il faut « refuser absolument de faire la leçon et de faire la morale aux gens, de les prendre de haut, ou de les traiter comme des gens stupides qui ne comprendraient rien ». Mais pour lui, la réponse passe avant tout par la reconstruction d’un projet politique capable d’apparaître comme une véritable alternative aux politiques menées depuis plusieurs décennies. Il appelle à « restaurer la capacité du politique à transformer les choses » et à proposer un projet de rupture au service des classes populaires.

Sources bibliographiques
Ugo Palheta, Comment le fascisme gagne la France. De Macron à Le Pen, La Découverte, 2025.Aquilino Morelle, La France au miroir de l’Amérique. Quand les progressistes font triompher le populisme, Grasset, 2026.Georges Bensoussan (dir.), Une France soumise. Les voix du refus, Albin Michel, 2017.Alain Seksig et Paul-François Paoli (dir.), L’école face à l’obscurantisme religieux. 20 personnalités commentent un rapport choc de l’Éducation nationale, Max Milo, 2006.Michaël Walzer, Sphères de justice. Une défense du pluralisme et de l’égalité, Seuil, 2013.
La semaine prochaine, Alain Finkielkraut recevra Josée Kamoun et Valérie Zenatti, dans une émission intitulée « L’art de la traduction ».
Source:
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