Ce métal lourd est présent à l’état naturel dans les sols, et tout particulièrement dans ceux se situant sur des roches calcaires, comme en Champagne, en Charente ou dans le Jura. S’y ajoute une contamination liée aux activités agricoles, au travers de l’épandage de fertilisants (boues de stations d’épuration, fumier… ), dont l’utilisation d’engrais phosphatés.
« Le phosphore est, avec l’azote, le soufre et le potassium, un élément nutritif majeur des plantes pour lequel une fertilisation est souvent nécessaire, les engrais phosphatés étant généralement fabriqués à partir de phosphates de calcium », explique Jean-Yves Cornu, chargé de recherche à l’Inrae de Bordeaux. Le problème est qu’en France, cet engrais provient majoritairement de roches phosphatées du Maroc et de Tunisie, des gisements naturellement riches en cadmium.

SOURCE : ÉTUDE DE L’ALIMENTATION TOTALE FRANÇAISE 3 (EAT 3), FÉVRIER 2026; CREDIT : SHUTTERSTOCK
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L’imprégnation des adultes a quasiment doublé en dix ans
Le métal imprègne ainsi les sols, les eaux superficielles et souterraines, et entre dans la chaîne alimentaire, capté par les végétaux où « il monte jusqu’aux feuilles, aux fruits ou aux grains en empruntant les mêmes transporteurs physiologiques que d’autres éléments nutritifs tels que le zinc, le manganèse et le fer », précise Jean-Yves Cornu. Pour finir dans nos assiettes.
Même si son absorption gastro-intestinale est faible (de 5 % pour les hommes à 10 % pour les femmes), « la majeure partie reste dans l’organisme et s’y accumule progressivement et durablement, principalement dans les reins et le foie qui mettent des dizaines d’années à l’éliminer « , explique le cardiologue Pierre Souvet, président fondateur de l’Association santé environnement France (Asef). Pas étonnant, dès lors, que la population française soit, elle aussi, largement contaminée au cadmium. Son imprégnation a même quasiment doublé chez les adultes en dix ans, entre les deux grandes études nationales conduites par Santé publique France (Étude nationale nutrition santé – ENNS – en 2006-2007 et étude Esteban 2014-2016).
Si bien qu’aujourd’hui, « 47,63 % de la population de 18 à 60 ans dépassent le seuil de concentration critique au-delà duquel peuvent apparaître des effets toxiques sur la santé, seuil fixé par l’Anses à 0,5 microgramme de cadmium par gramme de créatinine dans les urines « , note Sébastien Denys, ingénieur agronome et directeur santé-environnement-travail de Santé publique France.
Les femmes semblent plus touchées que les hommes, sans que cette différence ne soit encore clairement expliquée. « Il semble qu’une alimentation plus pauvre en protéines, en calcium, en fer, en cuivre ou en zinc facilite l’absorption digestive du cadmium, alors qu’au contraire, les régimes alimentaires riches en fibres la diminuent. Or, les femmes ont davantage tendance à être carencées en fer, ce qui pourrait expliquer cette différence hommes-femmes « , avance Pierre Souvet.
3 conseils pour limiter son exposition
1 Varier les sources de produits céréaliers en alternant le blé avec le sarrasin, l’orge, l’avoine… et, chez les enfants, limiter les céréales transformées du petit déjeuner.
2 Cuisiner davantage de légumes secs (lentilles, haricots blancs…), moins accumulateurs de cadmium, au lieu d’aliments à base de blé, comme les pâtes.
3 Lutter contre les carences en fer et en zinc, afin de limiter l’absorption intestinale, et donc la toxicité du cadmium dans l’organisme.
Le cerveau est très vulnérable aux toxiques environnementaux
Mais ce qui inquiète encore davantage, ce sont les niveaux d’exposition observés chez les enfants. Publiée en 2021, l’étude Esteban, qui livre les premières données d’imprégnation au cadmium chez les 6-17 ans, le montre clairement : 18,14 % des jeunes dépassent le seuil de 0,5 microgramme (μg) de cadmium par gramme de créatinine. Plus récemment, EAT3 montre, pour 23 à 27 % des enfants de 3 à 17 ans, un dépassement de la dose journalière tolérable, fixée à 0,35 μg par kilo de poids corporel et par jour. « Chez les enfants, c’est vraiment la consommation de céréales du petit-déjeuner qui pose problème. Ceux qui en mangent près de 20 g par jour ont une imprégnation au cadmium majorée de 8,63 % par rapport à ceux qui en mangent très peu, 4 g par jour « , observe Sébastien Denys. Lancée en 2025 avec l’Anses, l’enquête Albane permettra de suivre encore plus précisément l’évolution de l’exposition de la population française (y compris les enfants à partir de 3 ans) sur plusieurs années. Premiers résultats attendus en 2028.
Car le cadmium a des incidences sur notre santé. « Il augmente le risque d’ostéoporose et de fractures osseuses, entraîne des atteintes du foie et des reins pouvant évoluer en insuffisance rénale et favorise la probabilité d’une pathologie cardiovasculaire « , précise Pierre Souvet. Le cadmium apparaît aussi aujourd’hui comme un « neurotoxique émergent préoccupant. Ce métal altère l’intégrité de la barrière hémato-encéphalique, ce qui facilite sa pénétration dans le tissu nerveux « , note le Dr Emmeline Lagrange, neurologue au CHU de Grenoble Alpes et spécialiste des interactions entre environnement et neurologie. Or, le cerveau est un organe très vulnérable aux toxiques environnementaux.
« Toute atteinte chronique, même à faibles doses, peut avoir des conséquences neurologiques ou neuropsychiatriques « , poursuit-elle. Mais c’est surtout la vulnérabilité du cerveau en développement qui inquiète les spécialistes. « Le cadmium traverse le placenta et peut s’accumuler dans l’organisme du fœtus à des niveaux très supérieurs à ceux du sang maternel, parfois jusqu’à 70 fois plus élevés « , souligne la neurologue.
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Le cadmium favoriserait l’apparition de cancers
Classé cancérigène « certain » pour le poumon par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ), le cadmium est également suspecté de favoriser l’apparition de tumeurs cancéreuses du sein, des reins et du pancréas. Dans la revue Cell Biology and Toxicology, l’équipe de Mathieu Gautier, professeur à l’université de Picardie Jules-Verne, avec les universités de Dunkerque, de Lille et de Reims Champagne-Ardennes, a ainsi observé que des modèles de cellules humaines pancréatiques saines acquièrent des propriétés cancéreuses après une exposition chronique de 7 mois au cadmium.
Et chez un modèle de souris possédant la mutation majoritaire retrouvée dans les cancers du pancréas, l’injection de cadmium aggrave la fibrose associée aux lésions précancéreuses. « Il existe des études épidémiologiques montrant une association entre l’exposition au cadmium et le risque de cancer du pancréas. Mais, à ce jour, aucun lien de cause à effet n’est clairement établi », tempère Mathieu Gautier.
Pour les médecins libéraux et les autorités sanitaires, il est donc urgent d’agir. Depuis 2019, l’Anses préconise d’intervenir à la source en abaissant les valeurs limites de cadmium dans les matières fertilisantes, tout particulièrement les engrais phosphatés, afin de freiner l’accumulation du métal dans les sols agricoles. La Commission européenne a d’ores et déjà durci sa réglementation en fixant, depuis 2025, à 40 milligrammes (mg) par kilo la teneur limite en cadmium des engrais phosphatés, et à 20 mg/kg d’ici à 2035. « Or, en France, aucun arrêté ministériel n’a encore été publié « , s’étonne Pierre Souvet. Le seuil appliqué est toujours de 90 mg/kg, quand la Finlande, la Slovaquie ou la Hongrie appliquent déjà le seuil de 20 mg/kg.
« Mieux sélectionner les variétés de céréales », par Jean-Yves Cornu, chargé de recherche à l’Inrae de Bordeaux
« Pour limiter l’exposition de la population au cadmium, la voie la plus prometteuse reste la sélection de variétés de céréales faiblement accumulatrices de ce métal, et leur utilisation sur les sols contaminés en cadmium. Pour le blé dur, elles permettent en effet de réduire jusqu’à trois fois la teneur en cadmium des grains sans en affecter le rendement. Reste à généraliser cette approche à d’autres cultures, parmi les plus contribuantes à l’exposition alimentaire au cadmium, notamment le blé tendre. Un autre levier d’action serait de limiter encore l’apport de phosphore minéral au sol, en sélectionnant, par exemple, des variétés peu exigeantes en phosphore ou capables de mobiliser efficacement celui déjà présent dans les sols. »
Source:
www.sciencesetavenir.fr


