Qu’on l’apprécie ou qu’on s’en plaigne, tout le monde a un avis sur le télétravail. Instauré dans les entreprises au moment de la pandémie de Covid-19 en 2020, le travail à distance, total ou partiel, a perduré jusqu’à aujourd’hui dans certains secteurs. Dans une étude publiée dans la revue Science, une équipe de chercheurs a voulu comprendre les effets à long terme sur la santé mentale qu’entraîne cette façon de travailler. Les résultats, contrastés, montrent surtout un effet délétère chez les personnes qui vivent seules.
Difficile de mesurer l’effet du télétravail sur la santé mentale d’un individu, sans que les résultats ne se mélangent avec d’autres facteurs pouvant influencer le bien-être. Pour en distinguer l’impact réel, les chercheurs ont comparé la santé mentale des travailleurs ainsi que le temps passé seul avant et après la pandémie de Covid-19. L’étude, qui s’étend de 2011 à 2024, inclut un total de 588.322 participants, tous américains. Parmi eux, deux groupes ont été constitués : d’un côté les personnes exerçant un travail pouvant se faire à distance (les développeurs, les juristes, etc.), de l’autre celles qui doivent se rendre au travail tous les jours (à l’instar des infirmières).
Des journées sans parler à personne
Le résultat le plus flagrant concerne les personnes travaillant à distance et vivant seules. Elles déclaraient passer davantage de temps seules et présentaient des indicateurs de détresse mentale plus élevés que les personnes du groupe exerçant un métier non télétravaillable. Chez les personnes vivant seules, travailler à domicile augmente significativement le nombre de jours passés sans aucun contact social. « On observe une augmentation d’environ 50 % du nombre de personnes passant toute une journée sans interagir avec une autre personne », explique le Dr Emily Harrington, de l’Université de Virginie, qui co-signe ces travaux. Lors de ces journées, les participants évoluent parfois dans des lieux où se trouvent d’autres personnes, comme le supermarché ou les salles de sport, sans qu’ils n’adressent la parole à qui que ce soit.
De plus, les journées passées seul ne sont pas compensées par des activités sociales le soir. « Le travail à domicile a un impact sur l’isolement tout au long de la journée. Les personnes ne compensent pas l’augmentation de leur isolement pendant les heures de travail en socialisant davantage en dehors de celles-ci. Au contraire, avec l’essor du télétravail, les personnes exerçant des emplois télétravaillables réduisent en réalité leurs activités sociales après le travail par rapport aux personnes occupant des emplois non télétravaillables », constate la Dr Harrington.
Chez les personnes vivant seules, le nombre de journées passées sans même être en présence d’autres personnes explose : les auteurs constatent une hausse de 72 % de journées « sans même un petit signe amical de la personne qui vous prépare un café ou un petit signe de tête d’un autre client dans un magasin. » Pour ce type de population, les résultats semblent indiquer que le travail au bureau génère des occasions passives de socialisation, à la fois avec les collègues et avec les personnes que l’on croise lors du trajet vers le travail, d’un passage à la salle de sport ou encore lors d’un moment convivial après le travail. Des occasions qui ne se présentent pas avec le télétravail.
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Chez les parents, moins de charge mentale
Les auteurs soulignent toutefois que ces travaux ne parviennent pas à illustrer tous les effets nuancés du télétravail. Ils n’ont par exemple pas étudié quel était l’impact sur la productivité des travailleurs, ni celui d’éviter un trajet domicile-travail parfois éreintant, ou encore l’effet de passer davantage de temps en famille. Chez les personnes qui vivent avec leur partenaire ou avec leurs enfants par exemple, l’étude ne constate ni dégradation ni amélioration significative de la santé mentale. « Une interprétation possible est que les bénéfices du télétravail, en réduisant la charge mentale des parents, sont à peu près compensés par les coûts liés à l’augmentation de leur isolement. Toutefois, il est également possible que d’autres mécanismes soient à l’œuvre », explique la chercheuse.
De nombreuses questions restent encore ouvertes. Combien de jours au bureau suffisent pour une vie sociale équilibrée ? Existe-t-il un « seuil social » minimal, et si oui à combien de jours correspond-il ? Qui bénéficie réellement du télétravail, selon son genre, sa position sociale, ou la présence d’un handicap ? Des questions auxquelles l’équipe espère pouvoir répondre à l’occasion de futurs travaux. En France, 22% des salariés avaient recours au télétravail chaque semaine en 2024. Un taux stable depuis 2022, tandis qu’avant la pandémie de Covid-19, seulement 4% des salariés travaillaient en distanciel.
Source:
www.sciencesetavenir.fr


