« L’impartialité est une évidence silencieuse » : Bruno Lasserre avait préparé sa formule pour la présentation ce 29 mai de son rapport intitulé « L’impartialité de l’audiovisuel public, à la recherche de nouveaux outils de régulation ».Il s’agissait pour cet ancien vice-président du conseil d’Etat d’expliquer que l’impartialité est une priorité partagée par toutes celles et ceux qu’il a interrogés, mais que bien peu savait définir et circonscrire. « L’impartialité est peu présente dans le droit français, beaucoup moins qu’en Grande-Bretagne », fait remarquer le juriste. « En France, les notions de pluralisme et d’indépendance ont été beaucoup travaillées, à juste titre, mais leur pendant, l’impartialité, a peut-être été délaissé. »
La définition proposée par le rapport est « l’absence de parti pris et de préférence (…) et le champ d’application ne doit pas se limiter à l’information [et à son décryptage]. Les programmes culturels et de connaissance sont concernés aussi. » Bruno Lasserre suggère en outre de ne pas limiter l’impartialité de l’audiovisuel public à la politique mais aussi « au fait, pour l’ensemble de l’offre de programmes [pas émission par émission], de n’exclure aucun public, là où les médias privés ont toute liberté de cibler un public particulier s’ils le souhaitent. » Pour lui l’impartialité doit être exigée des collaborateurs, individuellement, mais aussi du média public dans sa globalité, qui doit la garantir collectivement.
L’Arcom publie en même temps une étude sur la manière dont les citoyens perçoivent l’impartialité des médias publics. Un travail à la fois qualitatif (des entretiens ouverts avec des groupes de citoyens), et quantitatif (sondage auprès de 3 500 personnes, soit trois fois plus que la plupart des enquêtes d’opinion, par exemple). Les instituts ThinkOut et Harris Interactive ont travaillé de janvier à avril 2026, c’est-à-dire en pleine période d’invectives au sein et autour de la commission d’enquête parlementaire sur la neutralité et le fonctionnement de l’audiovisuel public, et avant la publication de son rapport très contesté. Leur étude montre pourtant une photographie très différente du débat.
Le premier thème n’y va pas par quatre chemins : l’audiovisuel public manque-t-il d’impartialité ? À la question « L’audiovisuel public est-il orienté ? », les personnes interrogées répondent « je ne sais pas » de 46 à 52 % selon les antennes. Une non-réponse majoritaire, donc. 13 à 21 % des sondés nous considèrent comme neutres, et 26 à 36 % nous considèrent comme orientés, toujours en fonction des antennes. La même question est posée pour les chaînes privées : elles sont considérées par les répondants comme plus orientées (43 % pour TF1, 44 % pour BFMTV, par exemple).


De quels côtés ces orientations penchent-elles, selon les sondés ? Les chaînes et radios publiques penchent à gauche, selon 22 % personnes interrogées pour France 2, 21 % pour France Inter. Là encore, le taux de « Je ne sais pas » tourne autour des 50%. Les chaînes privées, elles, sont perçues comme penchant à droite : 23 % pour TF1 et BFMTV, par exemple.


Les avis sont donc bien moins tranchés que ce que les débats autour de la commission d’enquête ont pu faire croire.
« Ces résultats sont très dissonants avec ce qu’on a entendu depuis plusieurs mois. »
Sybille VeilPrésidente de Radio France
Autre découverte : ceux que ces penchants perçus gênent sont peu nombreux. 11 % pour France 2, 8 % pour France 3, 11 % pour France Inter, avec, toujours, une grande proportion de « Je ne sais pas ». Rien à voir avec les invectives liées à la commission d’enquête parlementaire.
Les personnes sondées réclament aussi massivement une séparation des faits et des opinions dans les programmes d’information.
« Cela ne me gêne pas qu’un journaliste ait une opinion. Ce qui me dérange, c’est quand il fait semblant de ne pas en avoir. »
Une personne interrogée dans l’étude
Bien sûr, aucune étude n’est suffisante pour dresser un tableau exhaustif. Et évidemment, la perception du penchant politique des chaînes publiques doit être améliorée.
Bruno Lasserre formule 17 recommandations dans son rapport.
Une charte déontologique unique
Le rapporteur s’inspire ouvertement des principes éditoriaux de la BBC. Dans ce livre de plus de 200 pages, le public peut retrouver toutes les règles que le groupe public britannique s’impose à lui-même ou se voit imposer. Pour Bruno Lasserre, chaque groupe public français doit faire de même. « Il faut que ce document soit compréhensible par le public et qu’il soit opposable. (…) « Vous avez de nombreuses chartes », reconnaît-il en s’adressant aux présidentes des principaux médias, « mais elles n’ont pas toutes le même statut, ne sont pas toutes publiées ». Il ne s’agirait donc pas de nouvelles règles, mais d’un regroupement des textes existants. Rappelons au passage que la rubrique transparence de franceinfo fournit et/ou résume plusieurs documents de référence. La « bible déontologique » de la BBC n’a pas empêché certains programmes de déraper, déontologiquement. Le directeur général a dû démissionner en novembre 2025 après la diffusion d’un montage contesté d’un discours de Donald Trump. « Aucun texte n’empêche les dérives », reconnaît Bruno Lasserre, « mais un corpus de règles solide permet de corriger très vite les choses. »
Un processus connu de traitement des plaintes
Certes, les questions et récriminations sont faciles à envoyer aux médias publics via, pour France Télévisions, le médiateur, le service « clients » (anciennement service des relations avec les téléspectateurs) ou le « live » de franceinfo.fr. Là encore, le rapporteur réclame un processus unique et connu de tous, avec un taux de réponse élevé.
Un baromètre de l’impartialité publié régulièrementUne meilleure exposition du travail des médiateursUn renforcement et une réforme des CHIPIP
Cet acronyme désigne les comités d’éthique des médias instaurés par la loi Bloche visant à renforcer la liberté, l’indépendance et le pluralisme des médias. Bruno Lasserre les juge trop discrets. Il voudrait leur donner plus de pouvoir comme celui d’adresser des préconisations, mais aussi celui de juger a posteriori l’impartialité de tel ou tel programme « comme les émissions politiques », précise-t-il. Il voudrait en outre que l’Arcom puisse en nommer des membres. Voir ici les modalités actuelles du comité d’éthique de France Télévisions. C’est la seule mesure du rapport qui nécessiterait une modification de la loi.
Une place mieux définie pour l’humour dans les tranches d’information
Ce sera sans doute une des préconisations les plus commentées. « Le recours à l’humour imprime une coloration particulière à l’antenne et participe à la construction d’une identité éditoriale qui peut, si elle n’est pas maîtrisée, affecter la perception d’impartialité du service public », écrit le rapporteur. « Toute communauté qui rit ensemble dessine en creux les contours de ceux qui ne rient pas. » (p.84). Sans remettre en cause l’existence de l’humour dans les tranches d’information de la radio et, plus rarement, de la télévision, Bruno Lasserre voudrait les voir mieux séparées de l’information. « Parfois, la chronique humoristique se moque de l’invité qui vient de passer. C’est le droit à la satire, c’est sain », commente le rapporteur dans sa conférence de presse. « Mais le public peut s’interroger sur le fait qu’on entende les intervieweurs rire, voir participer par quelques mots à la chronique ».
Réguler les prises de position des journalistes sur les réseaux sociaux
Bruno Lasserre souhaite voir renforcée l’obligation de prudence sur les réseaux sociaux des journalistes du service public lorsqu’ils s’expriment sur des sujets polémiques, notoirement des sujets politiques. Ils ne doivent pas exprimer d’opinion partisane. « Les sociétés de l’audiovisuel public ont (…) établi des guides déontologiques. Le cadre pourrait toutefois être plus clair et contraignant eu égard au principe de neutralité du service public et aux effets potentiels sur l’image d’impartialité du média. » (p86). « Certes, les salariés de l’audiovisuel public sont des salariés de droit privé [et non des fonctionnaires, soumis à un devoir de réserve] », reconnaît le juriste en conférence de presse. Mais il souhaite que ce devoir de modération soit inscrit au règlement intérieur des médias publics. Il ne précise pas comment les prud’hommes, par exemple, accueilleraient d’éventuelles sanctions. Ils attachent beaucoup d’importance à la liberté d’expression des salariés journalistes.
Lors de la présentation du rapport, les présidentes des principaux médias publics se sont engagées à agir rapidement. Elles disent accueillir le rapport de manière positive. Delphine Ernotte-Cunci, présidente de France Télévisions, parle d’un rapport « aussi exigeant que bienveillant, qui met du baume au cœur », en référence, comme son homologue de Radio France, aux excès de la commission d’enquête parlementaire.
Source:
www.franceinfo.fr


