Ces vers ne se contentent plus de ramper d’un endroit à un autre, mais préfèrent plutôt utiliser les insectes comme de véritables bus biologiques. “Nous avons commencé à étudier ces nématodes dans un laboratoire d’écologie comportementale », explique à Sciences et Avenir Ryan Greenway, premier auteur de l’étude et chercheur à l’Institut Max Planck pour le comportement animal (à Seewiesen, en Allemagne). « La plupart des gens ne pensent pas aux comportements des nématodes, mais leur mode de vie et leurs comportements sont très intéressants.”
Les nématodes sont des animaux microscopiques, d’à peine 1 ou 2 millimètres. Même si être petit a ses avantages, cela présente aussi des inconvénients. « Pour un nématode, parcourir quelques centimètres ou un mètre représente déjà un énorme voyage, explique le chercheur, ils peuvent le faire, mais cela demande beaucoup d’énergie ». Pour pallier ce problème, ces vers ne se déplacent pas toujours individuellement. Quand les conditions deviennent défavorables, ils peuvent s’assembler en petites structures collectives, ressemblant à des “tours”, formées de nombreux individus superposés les uns sur les autres.
Cette organisation en groupe augmente leurs chances d’atteindre un nouvel hôte. Cela leur permet ensuite de se déplacer sur de plus longues distances. « Nous avions observé les structures de tour, et montré en laboratoire qu’elles pouvaient s’accrocher à des insectes. Restait une question : à quels organismes cherchent-ils exactement à s’attacher ? », interroge le chercheur.
Parasitisme ou symbiose ?
Pour répondre à cette question, l’équipe a récolté les insectes présents sur des fruits en décomposition, dans des vergers autour de leur laboratoire. « Ce que nous avons alors découvert, c’est que les nématodes utilisent les insectes comme des moyens de transport. Ils se déplacent en groupe et s’accrochent à eux pour rejoindre un nouvel environnement, indique le chercheur. Lorsqu’un fruit est trop décomposé ou qu’il n’y a plus assez de nourriture, les nématodes veulent quitter l’endroit et s’attachent à un insecte afin d’être transportés ailleurs ».
Parasitisme ou symbiose ? Le second terme n’est pas approprié dans ce contexte précis. Généralement, la symbiose est perçue comme étant positive, une association entre deux organismes, durable et profitable pour tous. Mais en biologie, le terme est plus nuancé : il s’agit plutôt de “vivre avec”. Une symbiose peut donc être mutualiste, commensale ou parasitaire. « Le parasitisme est lui-même une forme de symbiose au sens strict », explique à Sciences et Avenir le parasitologue Pierre Kerner.
Peut-on alors qualifier les nématodes de « parasites » ? Pas forcément. Il s’agit plutôt ici de « phorésie ». Ce terme désigne le transport passif d’un organisme par un autre organisme plus gros. « C’est surtout une interaction dite commensale, ajoute le parasitologue, les nématodes tirent bénéfice du transport, tandis que le coléoptère n’y gagne pas grand-chose. C’est une relation unilatérale, d’un point de vue bénéficiaire ».
Une frontière fragile, et mouvante. « Dans des systèmes très similaires, les nématodes apportent un bénéfice indirect aux insectes : ils participent à la décomposition de la matière organique, ce qui facilite l’alimentation des larves, ajoute Ryan Greenway, dans d’autres situations, ils entrent plutôt en compétition avec les larves pour les ressources alimentaires ».
Le terme posé sur cette relation varie alors selon le contexte et le temps. Une phorésie commensale peut évoluer vers une relation parasitaire ou bien symbiotique. Cette relation est loin d’être un cas isolé. « Nous aussi, nous servons de taxi à certains organismes, explique Pierre Kerner. La bardane, par exemple, profite de ce principe pour se disséminer : ses fruits s’agrippent aux passants et voyagent ainsi d’un lieu à l’autre.”
Un autre cas de transport en commun naturel ? Le pollen. Abeilles, bourdons, mouches… ou humains : plusieurs espèces viennent se charger involontairement en pollen, puis disséminent les particules sur d’autres fleurs. « Aujourd’hui, on comprend que les interactions entre organismes vivants sont plus importantes qu’on ne le pensait, souligne le parasitologue, cela crée une dynamique permanente : chaque espèce s’adapte à l’autre, qui s’adapte en retour ».
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