Lettre ouverte à ceux qui font faire la guerre
Poutine. Vous envoyez des hommes mourir en Ukraine depuis plus de quatre ans. En Russie, on ne les compte pas. On ne les nomme pas. On ne les montre pas. Ça permet de continuer.
Harry Parker, dans Anatomie d’un soldat (trad. Christine Laferrière), raconte ce que vous cachez : un capitaine britannique grièvement blessé, reconstruit objet par objet. Un garrot, une botte, un sac de sable. Ces hommes ont un corps. Ce corps souffre. Vos bulletins de victoire ne le diront jamais.
Bérénice Pichat, dans La Petite Bonne, ressuscite les gueules cassées de la Somme. Après les discours, après les médailles, il reste un homme seul dans une pièce avec son visage détruit. C’est sur ce principe que repose toute votre communication de guerre : montrer les héros, cacher les débris.
Jean Michelin, officier engagé en Afghanistan et au Mali, écrit dans Ceux qui restent avec une précision que seule l’expérience vécue autorise. Ce que vous appelez des héros, la littérature appelle des blessés.
Serhiy Jadan a choisi de rester à Kharkiv sous vos bombes. Dans Personne ne demandera rien (trad. Iryna Dmytrychyn), il raconte des gens qui avaient une bibliothèque, un chat, des habitudes du dimanche matin. Jadan les a nommés. Vous, vous les avez bombardés.
Vos soldats rentreront aussi. Ceux qui rentreront.
Trump. Vous avez promis de mettre fin à la guerre en Ukraine en vingt-quatre heures.
Vous ne l’avez pas fait. Vous avez coupé l’aide à Kiev, traité Zelensky comme un débiteur récalcitrant, laissé Poutine avancer. Puis vous avez parlé d’autre chose. C’est votre méthode.
Jérémy Bouquin, dans Chien de guerre, raconte Franck, revenu d’Afghanistan, renvoyé de l’armée, sans repères, qui bascule. La société envoie des hommes à la guerre et ne sait pas quoi faire d’eux quand ils reviennent cassés. Ce n’est pas une fatalité. C’est un choix. Le vôtre, entre autres.
Frank Bill, dans Mordre la poussière (trad. Yoko Lacour), et T.E. Grau, dans Je suis le fleuve (trad. Nicolas Richard), ont écrit les portraits de vétérans du Vietnam qui survivent à peine à leur retour, accros aux stéroïdes ou errant à Bangkok avec une mémoire en miettes. Ces hommes sont le produit de vos prédécesseurs. Les vétérans d’Ukraine et de Gaza seront le produit des vôtres. Aucun d’eux ne finira dans un de vos hôtels.
Netanyahu. Vous avez rasé Gaza.
Plus de 70 000 morts depuis octobre 2023. En majorité des civils. Des enfants. Vous appelez ça de la légitime défense.
Selma Dabbagh, dans Gaza dans la peau (trad. Benoîte Dauvergne), raconte une famille palestinienne sous vos bombardements. Rachid Benzine, dans L’homme qui lisait des livres, raconte un libraire gazaoui au cœur des ruines. Un libraire. Quelqu’un dont le métier est de croire que les mots protègent quelque chose. Vous avez bombardé sa bibliothèque.
Amir Tibon, dans Les Portes de Gaza (trad. Colin Reingewirtz), documente le 7 octobre depuis la perspective israélienne. Derrière chaque décision militaire, il y a des gens dans des abris. Des deux côtés. Vous le savez. Et vous avez choisi de continuer.
Macron. Votre chef d’état-major a dit qu’il fallait être prêt à perdre nos enfants.
Les siens ou les nôtres ? S’il faut donner son sang, donnez le vôtre.
Mikolaj Lozinski, dans Les enfants Stramer (trad. Laurence Dyèvre), raconte six frères et sœurs séparés par la Seconde Guerre mondiale. La guerre ne détruit pas seulement des individus. Elle détruit des histoires communes, des langues partagées. Pour des générations.
Regina Porter, dans Ce que l’on sème (trad. Laura Derajinski), suit deux lignées familiales sur six décennies de conflits. Vous ne vivrez pas assez longtemps pour voir tous les dégâts que vous produisez. C’est peut-être pour ça que vous parlez si facilement de sacrifier nos enfants. Ce sont les nôtres. Pas les vôtres.
Pierre-Étienne Musson, dans Un si joli mois d’août, raconte un instituteur revenu de la Grande Guerre méconnaissable, violent, prostré. Jean-Luc Marty, dans Un garçon d’après-guerre, explore quarante ans de silence familial, les blessures qui se transmettent sans qu’on le sache ni qu’on le veuille.
Les enfants que vous êtes prêt à perdre ont des familles. Ces romans racontent ce qu’il en reste.
Merz, von der Leyen. Vous réarmez l’Europe en lui expliquant que c’est pour la paix.
Cent milliards pour la défense allemande. Un plan continental d’endettement militaire. Si tout le monde se réarme, personne n’attaquera. C’est exactement ce qu’on disait en 1912. On connaît la suite. Les ordres que vous signez aujourd’hui, d’autres les exécuteront. Et c’est eux qui vivront avec.
Émilienne Malfatto, dans Le colonel ne dort pas, raconte un colonel assiégé la nuit par les fantômes de ses victimes. Il a fait ce qu’on lui demandait. Il ne peut plus dormir. Chaque nuit. Pendant des années.
Pierre Brunet, dans Le Triangle d’incertitude, suit un officier rongé par la honte du massacre de Bisesero : douze cents Tutsis massacrés pendant que des soldats attendaient les ordres. Sébastien Spitzer, dans La Revanche des orages, retrace l’histoire du pilote d’Hiroshima, célébré en héros, qui entraîne sa famille dans une chute progressive sous le poids de sa conscience.
Vous signez des lignes budgétaires, des directives, des traités. Vous ne signez pas les cauchemars. Ce sont les autres qui les font.
Kagame. Vous avez annexé deux provinces du Congo.
Par forces rebelles interposées. Proprement. Depuis votre bureau. Des millions de personnes jetées sur les routes dans une région qui n’en pouvait déjà plus.
Guillaume Poix, dans Là d’où je viens a disparu, raconte les familles séparées par des frontières que d’autres ont tracées. Georges-Arthur Goldschmidt, dans L’Après-exil (trad. Jean-Yves Masson), évoque des enfants déracinés qui ont eu le malheur de naître du mauvais côté d’une ligne que vous avez déplacée. Shmuel T. Meyer, dans Et la guerre est finie…, montre comment l’exil persiste longtemps après que les conflits officiels ont pris fin.
La guerre se termine sur les cartes. Elle ne se termine pas dans les têtes.
Anna Hope, dans Le Chagrin des vivants (trad. Élodie Leplat), et Catherine Grive, dans Reste le chagrin, racontent des femmes qui attendent, qui pleurent, qui se recueillent quinze ans après l’armistice sur des tombes qu’elles n’avaient pas encore pu voir. Quinze ans pour pouvoir simplement aller pleurer. Au Congo, ce moment n’est même pas encore imaginable.
Ce que vous refusez de savoir
Ces romans ne proposent pas de solution. Ils font quelque chose de plus dérangeant : ils nomment ce que vos discours enterrent. La chair abîmée, les deuils impossibles, la culpabilité qui ne part pas.
Un dirigeant qui lirait vraiment Lettres d’amour et de guerre de Viktoriya et Pavlo Matyusha, avec Doan Bui, cette correspondance entre un soldat ukrainien et sa femme réfugiée en France avec leurs quatre enfants, avant de signer un ordre de mobilisation, aurait beaucoup plus de mal à apposer sa signature.
La guerre n’est pas seulement horrible. Elle est inutile. Toutes les guerres de l’histoire le prouvent : elles n’ont jamais rien conclu puisqu’il a toujours fallu en recommencer d’autres. Vous le savez. Vous continuez quand même.
Cette lettre ne vous est pas adressée. Elle est adressée à ceux qui vous subissent, vous fournissent les soldats, paient les impôts qui financent vos armements, mettent leur bulletin dans l’urne.
Crédits photo : Donald Trump – Gage Skidmore CC BY SA 4.0 ; Vladimir Poutine – Пресс-служба Президента Российской Федерации CC BY SA 4.0 ; Benjamin Netanyahu – World Economic Forum CC BY SA NC ND 4.0
Par Bernard StrainchampsContact : bs@bibliosurf.com
Source:
actualitte.com


