Les Ensablés – L'animale, de Rachilde, une réédition bienvenue

Grâce leur soit rendue. Les publications sur Rachilde pleuvent : les éditions Bartillat publie L’Animale, un titre de 1892 et la collection Bouquins offre un volume entier regroupant le meilleur de son œuvre à celle que Maurice Barrès appelait « Mademoiselle Baudelaire ».

Née Marie-Marguerite Eymery le 11 février 1860 au domaine du Cros à Château-l’Évêque, Rachilde (1860-1953) est la fille d’un capitaine de l’armée. Celui-ci, certainement déçu d’avoir une fille l’élèvera comme un garçon. La mère de Marie-Marguerite, Marie-Gabrielle Feytaud, fille du rédacteur en chef du Courrier du Nord, vient d’une vieille famille bourgeoise. Elle est lettrée. Mais aussi un peu dérangée. Entre deux séances de spiritisme, la jeune mère est victime d’épisodes dépressifs sévères qui font qu’on l’éloigne du foyer.

L’enfance de Marie-Marguerite se déroule sous les auspices de l’ennui et de la méfiance, deux choses fort propices à l’imagination. La jeune adolescente n’en manque pas. Lors d’une séance de spiritisme, car elle aussi est adepte de cette pratique, elle entend une voix qui lui dit d’embrasser un destin littéraire et de se nommer « Rachilde », nom intrigant à la fois féminin et masculin venant d’un gentilhomme du XVIe siècle du folklore scandinave qui lui aurait dicté ses futures œuvres. Le ton est donné. Un personnage est né.

Dès ses quinze ans, Rachilde entreprend de se lancer dans une carrière littéraire. C’est même à l’insu de tous qu’elle adresse à Victor Hugo ses premières nouvelles. Et voici que celui-ci lui répond : « Remerciements, applaudissements. Courage, Mademoiselle. » Ces quatre mots valent pour sauf-conduit. Rachilde est adoubée et sa vocation confirmée. Elle montera à Paris et fera carrière. Dès l’âge de 18 ans, son premier roman La dame du bois est publié.

Il paraît comme c’est l’usage, en feuilleton, dans le journal L’École des femmes. Deux choses intriguent chez elle, qui font qu’elle devient la coqueluche du milieu parisien : d’abord son attitude savamment androgyne, car elle porte cheveux courts et pantalons, d’autre part la portée séditieuse de sa production littéraire. La sortie de Monsieur Vénus, paru la même année que A rebours de Huysmans est un immense succès. Tout le monde se précipite en 1884 pour découvrir le phénomène Rachilde qui tout en étant femme se présente comme « homme de lettres ».

Et puis Monsieur Vénus traîne un parfum de scandale qui contribue à la notoriété de cette jeune auteure. En parfaite inversion des genres et des rôles, le roman qui confère une telle renommée à Rachilde narre l’histoire d’amour improbable et passablement sadique entre une belle aristocrate dominatrice et un jeune fleuriste sans le sou complètement efféminé. Rachilde détourne les codes du roman-feuilleton en vogue tel La porteuse de pain de Xavier de Montepin paru la même année où chaque héros est affecté à un rôle gentiment établi : la jeune veuve innocente, l’infâme contremaître jouissant de sa position.

Monsieur Vénus finit par tomber sous le coup de la censure pour corruption des mœurs, il est publié à Bruxelles, ce qui favorise évidemment son succès. Il est possible que dans Monsieur Vénus Rachilde ait exorcisé au travers de sa diabolique héroïne Raoule de Vénérande la passion folle qu’elle entretint en vain pour l’écrivain Catulle Mendès. 

Puis après quelques folles aventures, indifféremment avec des femmes et des hommes, et ayant obtenu de la part de la préfecture de police le droit de travestissement, Rachilde se range en épousant Alfred Valette directeur de la revue Mercure de France marquée par le symbolisme. Elle y tient salon et reçoit le tout Paris littéraire, d’Apollinaire à Bloy, de Jules Renard à Mallarmé, de Verlaine à Oscar Wilde. Rangée socialement, mais plus que jamais active artistiquement, la production de Rachilde outre l’animation de la revue du Mercure regroupe une soixantaine de romans.

L’animale publié qui parait en 1892 et que les éditions Bartillat réédite dans leur belle et agile collection Omnia poche avec une préface de Morgane Leray est « rachildien » en diable. Tous les thèmes qui font l’attrait de Rachilde s’y conjuguent. La part autobiographique : une fille de province Laure Lordès, fille de notaire, vient s’établir à Paris. La part sulfureuse : ladite Laure est depuis son plus jeune âge animée par le poison bestial du désir. « Elle portait l’amour dans le sang, c’était certain ».

La part fantastique : au gré des amours de Laure que rien n’épuise, la belle rend fou d’amour tout aussi bien des hommes d’Église que des fils de famille, des ouvriers que des artistes sans le sou. N’est-ce pas que cette démone possède un don ? Si elle l’a, c’est malgré elle, c’est dans sa nature. Et l’on peut dire que cette nature est au sens propre animale. Et si le pelage d’une chatte était la vraie peau de Laure ? La nuit, elle ne peut s’empêcher de monter sur les toits pour rejoindre les chats.

Serait-ce avec eux qu’elle serait prête à s’accoupler ? « Le chat noir se frottait contre ses seins, le chat gris folâtrait avec la mèche la plus longue, pendant que le chat fauve se roulait sur le chat blême, l’un dessus, l’autre dessous, bobines enragées tournant en sens inverse et mêlant l’écheveau très affreusement ».

Régal d’inventivité et de perversion, Rachilde est une auteure raffinée comme les fins de siècles seuls en produisent, qui prouve que la littérature n’a pas de limites. La mise en place du roman avec une femme montant sur les toits et le grand combat qui le clôt (mais dont on taira l’issue) sont des morceaux de bravoure littéraires à découvrir pour leur force et leur maestria.

Pour aller plus loin avec cette subversive en diable, prière de se ruer sur le volume que la collection Bouquins lui consacre, Rachilde Amours monstres, une édition de 1344 pages établie et présentée par Frank Javourez et Julien Schuh.

Outre une belle sélection de ses romans, on y trouvera l’ensemble de ses Contes et nouvelles, son Pourquoi je ne suis pas féministe et Quand j’étais jeune, touchante confession autobiographique. « Je n’ai pas été soldat, mais j’en ai fait le métier », confesse-t-elle. Il faut la croire et découvrir cette femme qui s’est muée en « homme de lettres ». 

Par Les ensablésContact : contact@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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