L’ouvrage, publié sous la signature du président de l’Union des droites pour la République, revient sur la rupture d’Éric Ciotti avec Les Républicains et sur son rapprochement avec le Rassemblement national après les législatives de 2024.
Déontologie journalistique mise à l’épreuve
Fayard présente le livre comme une justification politique : « Aujourd’hui, comme jamais, je ne regrette rien, et l’heure est venue de dire pourquoi », lit-on dans la présentation de l’éditeur. Depuis, il a été élu maire de Nice, à l’issue des municipales de 2026.
Raphaël Stainville aurait été sollicité directement par Lise Boëll, présidente-directrice générale de Fayard depuis juin 2024, afin de recueillir les confidences d’Éric Ciotti puis de les mettre en forme. L’affaire est sensible pour une raison simple : Raphaël Stainville n’est pas seulement un professionnel de l’édition ou un prête-plume discret. Il est aussi rédacteur en chef du JDD, et intervient régulièrement sur CNews.
Les relations entre Éric Ciotti et Geoffroy Lejeune, directeur de la rédaction du JDD, n’auraient pas toujours été simples. L’ancien patron de Valeurs actuelles n’avait pas épargné l’homme politique lorsqu’il dirigeait encore LR. Mais les rapports se seraient depuis apaisés, et l’actualité du président de l’UDR est désormais suivie de près par le JDD et JDNews.
Le précédent Achilli
Le cas n’est pas sans rappeler celui de Jean-François Achilli. En 2024, l’ex-intervieweur politique de franceinfo avait été suspendu à titre conservatoire après les révélations du Monde sur sa possible participation au livre de Jordan Bardella, Ce que je cherche, finalement publié chez Fayard le 9 novembre 2024.
Radio France l’avait ensuite licencié pour faute grave, évoquant des « manquements répétés aux obligations déontologiques » liées aux collaborations extérieures. Le journaliste avait contesté la présentation des faits, affirmant avoir seulement été sollicité et avoir formulé des retours, sans accord formalisé de coécriture. Il s’est depuis recasé chez Sud Radio, où il conduit l’interview politique matinale.
Au regard des pratiques déjà observées au sein de la sphère médiatique de Vincent Bolloré depuis de nombreuses années à présent — et de leur extension de plus en plus visible au secteur de l’édition, et même de la librairie — il est peu probable que Raphaël Stainville connaisse un sort comparable.
Bollosphère : un écosystème cohérent
La Lettre affirme en outre que ce ne serait pas un cas isolé. Raphaël Stainville aurait également participé à Bannie, le livre de Xenia Fedorova, ancienne directrice de RT France, paru chez Fayard en mars 2025. Un récit de combat contre ce que l’autrice décrit comme une mise au silence après l’interdiction de RT France dans le contexte de la guerre en Ukraine.
Cette possible récurrence pourrait suggérer, si les informations sont confirmées, l’existence d’un circuit éditorial interne dans lequel certains journalistes de la sphère Bolloré pourraient prêter leur plume à des ouvrages politiques ou idéologiques publiés par une maison du même périmètre.
Une pratique qui n’est pas nécessairement illégale en elle-même, mais qui peut poser problème selon les conditions dans lesquelles elle a été exercée : déclaration à l’employeur, autorisation, rémunération, conflits d’intérêts éventuels et transparence vis-à-vis du public. Elle interroge en tout cas sur la séparation entre information, commentaire politique et accompagnement éditorial.
Le nouveau Fayard a concentré les critiques visant le Hachette sous influence Bolloré, avant que la crise ne gagne, de manière plus spectaculaire encore, la maison Grasset. Depuis l’arrivée de Lise Boëll à sa tête, la maison s’est imposée comme l’un des principaux lieux éditoriaux de la « bollosphère », avec une série de publications très marquées à droite : Jordan Bardella, Philippe de Villiers, Alain de Benoist, le cardinal Robert Sarah, ou encore Éric Zemmour.
Une orientation qui suscita jusque chez certains héritiers du groupe des critiques publiques, Eliane Calmann-Lévy estimant que Fayard, le JDD et Europe 1 devraient être revendus directement à Bolloré afin de rendre à Hachette Livre une « réelle neutralité politique ». Une autre époque, en somme…
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Le Prix des Hussards, présidé par Éric Naulleau – chroniqueur sur CNews et auteur publié chez Fayard – offre aussi un éclairage récent sur les circulations au sein de cet écosystème. Lors de cette édition, un prix spécial a ainsi été attribué à Philippe de Villiers, lui aussi figure régulière de CNews et auteur chez Fayard, pour l’ensemble de son œuvre.
Une distinction inédite, aucune récompense de ce type n’ayant été décernée lors des éditions précédentes. Le prix est doté de 10.000 euros par Vivendi. La devise du prix ? : « Un coup d’épée, une porte qui claque et ne jamais se soumettre. »
Une affaire précédente
Le nom de Raphaël Stainville avait déjà émergé dans une autre polémique médiatico-déontologique : l’affaire Stanislas, du nom de l’établissement privé parisien au cœur de vives critiques début 2024, après des révélations de Mediapart sur son fonctionnement interne et certaines pratiques éducatives.
Dans ce contexte, Arrêt sur images avait pointé un possible conflit d’intérêts. Raphaël Stainville avait co-signé dans le JDD une double page prenant la défense de l’établissement, sans mentionner des liens personnels avec celui-ci. Comme l’a relevé la journaliste Nassira El Moaddem, il est à la fois ancien élève, ancien parent d’élève, et frère d’un membre de la direction de l’établissement.
Toujours selon ces éléments, ces liens n’avaient pas été explicités dans l’article du JDD, ni lors de ses interventions audiovisuelles. Interrogé, Raphaël Stainville avait contesté toute partialité, estimant que ces éléments n’affectaient pas son traitement du sujet.
Cette nouvelle information ouvre un nouveau front dans le débat sur les liens entre presse, édition et pouvoir politique, déjà vif depuis les recompositions successives chez Hachette et dans les titres de Lagardère, dont la stratégie d’alignement éditorial suscite toujours autant de crispations.
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Ni Raphaël Stainville, ni Éric Ciotti n’ont répondu aux demandes de La Lettre. Contactée par ActuaLitté au sujet du rôle éventuel de Raphaël Stainville dans la rédaction de plusieurs ouvrages publiés par Fayard, ainsi que des pratiques de recours à des prête-plumes au sein de la maison, Lise Boëll n’a pas répondu à nos sollicitations, à l’heure de la publication.
Crédits photo : Éric Ciotti lors de l’EPP Summit, Bruxelles, 23 mars 2023 (European People’s Party, CC BY 2.0)
Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com
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