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Comment l’écriture est née : une révolution en 500 ans

Dans Vom langen Weg zur Schrift (Du long chemin vers l’écriture), le chercheur de l’Université de Bonn retrace la formation progressive de l’écriture égyptienne, depuis les images et signes symboliques jusqu’aux hiéroglyphes phonétiques, en s’intéressant notamment à l’émergence de l’écriture dans la vallée du Nil au IVe millénaire avant notre ère.

L’idée centrale est simple, mais forte : l’écriture n’est pas seulement une technique, c’est un « outil médiatique » de mémoire et de culture, né à l’interface entre langue et image. 

Une invention sans « moment zéro »

Le premier apport du livre est de s’attaquer à une idée reçue tenace : celle d’une invention de l’écriture qui se serait produite en un instant, ou grâce à un génie isolé. Le professeur d’égyptologie défend au contraire l’idée d’un processus étalé sur environ un demi-millénaire, impliquant une multitude d’acteurs anonymes.

Dans cette perspective, les hiéroglyphes ne naissent pas d’un « événement », mais d’une succession de petits pas, au fil des besoins politiques, religieux, administratifs et symboliques de sociétés en pleine transformation. 

Cette lecture rejoint le consensus général selon lequel l’écriture hiéroglyphique apparaît à la fin du IVe millénaire avant notre ère, vers 3250-3100 avant notre ère, tandis que les premiers usages sont encore brefs et souvent liés à des étiquettes, légendes ou signes de pouvoir.

Le British Museum rappelle que les hiéroglyphes sont développés vers 3250 av. J.-C., qu’ils proviennent d’éléments observés dans le monde réel – plantes, animaux, objets – et qu’ils ont continué à être utilisés jusqu’aux premiers siècles de notre ère. 

Le « wi-wi-wi » de la caille

Ludwig D. Morenz reconstitue une trajectoire qui mène de l’image figurative à l’image-signe, puis au mot-image et enfin au signe phonétique. Autrement dit, ce qui représentait d’abord un objet ou une idée finit aussi par noter un son. C’est cette bascule, décisive, qui permet à terme de passer d’une culture visuelle à une vraie technologie de notation du langage. 

Le système hiéroglyphique est mixte : certains signes notent des sons, d’autres des syllabes ou groupes de consonnes, d’autres encore servent de déterminatifs pour préciser le sens. À noter : les hiéroglyphes notent des consonnes, pas les voyelles, et ne constituent donc pas un alphabet au sens moderne.

La proposition la plus frappante du chercheur concerne l’origine de certains signes uniconsonantiques, c’est-à-dire des hiéroglyphes notant un seul son consonantique. Il avance que plusieurs de ces signes, dont l’origine restait mal expliquée, peuvent être compris comme des imitations sonores de cris animaux. Un exemple : le cri de la caille, rendu par wi-wi-wi, qui aurait contribué à fixer la valeur sonore w du hiéroglyphe représentant cet oiseau. 

Il ajoute que d’autres oiseaux ont joué un rôle comparable dans l’écriture égyptienne : la chouette pour m, le vautour percnoptère pour alef. Morenz souligne que ces signes uniconsonantiques constituent en quelque sorte le couronnement du processus de phonétisation de l’image. 

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Selon lui, des marquages sonores ponctuels existent d’abord de manière dispersée, avant que ne se constitue, vers 2950 av. J.-C., un véritable inventaire systématique des consonnes pertinentes. C’est à ce moment seulement qu’émerge un système cohérent, capable d’articuler pleinement image et langage. 

Administration, royauté, dieux : plusieurs moteurs à la fois

Plus généralement, l’universitaire insiste sur la pluralité des moteurs à l’œuvre. L’écriture sert à la fois à nommer précisément, à administrer, à mettre en scène le pouvoir, et à communiquer avec les dieux comme avec les morts. 

Les hiéroglyphes ont servi aussi bien à la tenue de comptes et à l’enregistrement qu’à la monumentalisation du pouvoir royal et du sacré. Les premières formes d’écriture égyptienne soutiennent à la fois les besoins administratifs et les fonctions rituelles des centres de pouvoir du sud de l’Égypte. 

Ludwig D. Morenz propose également un déplacement de regard géographique. Longtemps, les chercheurs se sont concentrés sur des centres majeurs comme Abydos ou Hiérakonpolis, d’où proviennent les monuments les plus célèbres de la première écriture. Lui insiste davantage sur le rôle des périphéries socioculturelles, en particulier au nord d’Assouan et dans le sud-ouest de la péninsule du Sinaï. 

Ce point s’inscrit dans ses recherches actuelles : il travaille notamment sur les rapports entre l’État pharaonique naissant, les expéditions économiques et les populations locales, ainsi que sur les processus de colonisation interne dans la vallée du Nil au IVe millénaire. Autrement dit, la naissance de l’écriture n’est pas, chez lui, isolée de la formation des pouvoirs et des dépendances sociales.

Une étude sur l’Antiquité… et sur notre présent

Le chercheur relie explicitement l’histoire des hiéroglyphes à une histoire beaucoup plus longue des formes visuelles d’écriture, qui va des premiers systèmes mixtes égyptiens aux alphabets, puis jusqu’aux pictogrammes, émojis et autres signes visuels d’aujourd’hui.

Son ambition affichée est de penser une très longue histoire des techniques d’inscription, de la « vernalisation » des images dans l’Antiquité à leur retour dans la communication contemporaine. 

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En présentant la lente mise au point d’un système de signes, il rappelle que l’écriture n’est ni naturelle ni immuable. Elle est une invention historique, née de bricolages, d’essais, de détours, de besoins concrets et de puissantes constructions symboliques. L’Autrichien Karl Kraus était de son côté formel : « La langue est la mère, non la fille de la pensée. »

Crédits photo : Stèle d’Intef, chancelier et rapporteur auprès du roi, datée des règnes d’Hatchepsout et de Thoutmosis III (1479-1425 av. J.-C.), probablement issue de sa tombe à Dra Abou el-Naga (C 26), conservée au département des Antiquités égyptiennes du musée du Louvre. Guillaume Blanchard (CC BY-SA 3.0)

Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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