Grasset à l'ère Bolloré : “Ce n’est pas une coïncidence, c’est une méthode”

Le départ contraint d’Olivier Nora de Grasset dépasse le cadre d’une crise éditoriale. Par l’ampleur des réactions qu’il suscite, il révèle un mécanisme plus large, documenté à l’échelle européenne : un ensemble de stratégies visant à reprendre la main sur les conditions de production et de diffusion des récits. Une dynamique qui interroge directement le pluralisme culturel et l’indépendance des acteurs du livre.

Denis Goulette est avocat en droit d’auteur et Délégué général de la Fédération des scénaristes d’Europe (FSE). Il nous livre une lecture européenne de l’épisode Grasset.

Grasset sous Hachette, Hachette sous Bolloré. Le scénario français d’un playbook européen

Le licenciement d’Olivier Nora, qui dirigeait les Éditions Grasset depuis plus de vingt-cinq ans, a provoqué une réaction sans précédent dans le monde du livre français. 170 auteurs ont indiqué qu’ils ne publieraient plus aucun de leurs nouveaux livres dans la maison. 300 signataires emmenés par Leïla Slimani, Virginie Despentes et Emmanuel Carrère ont réclamé une clause de conscience pour les écrivains. 200 éditeurs ont dénoncé dans Le Monde « une guerre culturelle et idéologique menée au grand jour ».

Loin d’être un séisme interne au monde de l’édition française, cette séquence est la poursuite d’un processus bien plus large. Elle s’inscrit dans un manuel de mise au pas des créateurs, désormais documenté à l’échelle européenne, et identifié avec précision dans le rapport « Right to Write » que la Fédération des Scénaristes d’Europe vient de publier.

Un « playbook » désormais documenté

Ce rapport décrit un ensemble de modèles récurrents, un « playbook », utilisées par les mouvements autoritaires et d’extrême droite pour reprendre le contrôle des conditions dans lesquelles les récits circulent dans l’espace public. [Ndlr : ce terme de playbook, issu du langage militaire puis sportif, désigne à l’origine un recueil de stratégies et de tactiques à appliquer dans des situations données. En somme, une manière de désigner des schémas d’action récurrents affectant la liberté de création et le pluralisme médiatique.]

Attaques contre les médias indépendants, démantèlement du service public audiovisuel, remplacement des directions d’institutions culturelles par des personnalités alignées, autocensure induite. Ces méthodes sont désormais observées et documentées dans de nombreux pays européens.

Parmi elles, une approche se distingue. La concentration progressive des médias et des acteurs culturels entre les mains de groupes poursuivant des stratégies d’influence.

Un instrument si efficace

Concentrer les médias, c’est concentrer le pouvoir de dire ce qui est vrai. Cette concentration produit des effets directs sur les conditions dans lesquelles les œuvres sont sélectionnées, financées et diffusées. Et ces effets, on les connaît désormais bien, parce qu’on les a vus à l’œuvre ailleurs.

En Pologne, un groupe pétrolier contrôlé par l’État a absorbé le principal groupe de presse régionale, avant de procéder méthodiquement au remplacement des rédactions en chef. En République tchèque, le milliardaire Andrej Babiš a pris le contrôle de plusieurs titres de référence, puis est devenu Premier ministre.

En Slovénie, des acteurs économiques proches de Viktor Orbán ont financé des médias alignés sur ses positions. En Bulgarie, un oligarque a constitué un empire médiatique décrit par les organisations de défense de la presse comme un levier d’influence politique directe.

Le rapport FSE les documente précisément. Ce n’est pas une coïncidence, c’est une méthode. Vincent Bolloré a constitué progressivement en France un ensemble cohérent d’actifs dans la presse, l’audiovisuel et l’édition. Ce mouvement s’inscrit dans cette séquence. La page française était prévisible.

Reprendre la main sur les récits

Ce qui apparaît aujourd’hui de manière particulièrement lisible dans le débat public français, c’est une entreprise de contrôle des narratifs proposés aux citoyens.

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Là encore, on se référera au rapport FSE. Pour ces mouvements, « la lutte décisive porte sur les cadres culturels à travers lesquels les gens interprètent ce qui est vrai, normal et légitime ». Les institutions qui produisent ou diffusent une représentation plurielle du monde (médias indépendants, service public, universités, maisons d’édition) doivent être « discréditées ou mises au pas ».

Il y a une logique profonde à cela. Dans un environnement saturé d’information, où chacun peut accéder à une pluralité presque infinie de points de vue, la lecture du monde est devenue complexe, parce qu’elle l’est effectivement. Cette complexité rend difficile la diffusion de récits simplifiés, fondés sur des causalités directes et des solutions immédiates.

Or c’est précisément sur ces récits-là que prospèrent les mouvements qui nous occupent. Car celui qui tient les canaux de diffusion tient la réalité.

Le chilling effect

Ce contrôle n’implique pas nécessairement une intervention directe sur les contenus. Il n’a pas besoin d’être aussi grossier. Il suffit de transformer progressivement les conditions dans lesquelles les récits sont produits et sélectionnés.

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À mesure que ces conditions évoluent, les acteurs du secteur intègrent, sans qu’on ait besoin de le leur dire explicitement, ce qu’il vaut mieux ne pas écrire, ne pas publier, ne pas financer. Le rapport FSE nomme ce phénomène le « chilling effect », une autocensure silencieuse, diffuse, qui ne laisse pas de traces, et qui est d’autant plus efficace qu’elle est difficile à objectiver.

[Ndlr : littéralement « effet de refroidissement », ce chilling effect exprime en droit et en sciences sociales, un phénomène d’autocensure : des individus renoncent à s’exprimer, publier ou créer, non parce qu’une interdiction explicite existe, mais parce qu’ils anticipent un risque, qu’il soit juridique, économique, politique ou réputationnel]

Ce mécanisme, les scénaristes européens le décrivent déjà dans leurs témoignages. Les thèmes « controversés » sont évités en amont. Les projets qui pourraient déplaire ne sont plus soumis. La sélection se fait avant même que la sélection n’ait lieu.

Les auteurs comme contrepouvoir

Dans ce cadre, l’acte de création constitue par nature un point de friction.

Écrire, c’est introduire de la complexité, des contradictions, des points de vue multiples et irréductibles. C’est précisément ce qui rend les récits résistants à toute tentative de stabilisation dans un cadre unique. La diversité que portent les auteurs, leur liberté de choisir leurs sujets, leurs angles, leurs voix, fonctionne comme un contrepouvoir structurel.

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C’est aussi ce qui en fait une cible. Non par interdiction directe, mais par réduction progressive des conditions dans lesquelles cette diversité peut s’exprimer. Quand 200 éditeurs français écrivent dans Le Monde que « la diversité des catalogues, le pluralisme des opinions et de la création, le respect de la liberté éditoriale constituent des principes essentiels pour que perdure la démocratie », ils ne font pas de la résistance symbolique. Ils désignent l’enjeu réel.

Un point de bascule

La séquence actuelle (limogeage d’un directeur éditorial respecté, fuite de ses auteurs, réplique du propriétaire dans un journal qu’il contrôle également) ne se résume pas à une crise de gouvernance.

Elle marque un point de bascule. Celui où la question n’est plus seulement ce qui peut être dit, mais les conditions mêmes dans lesquelles il devient possible de le dire.

Le rapport « Right to Write » l’avait documenté avant même que la séquence Grasset ne s’enclenche. Ce n’est pas un fait divers éditorial. C’est un chapitre d’une histoire européenne en cours d’écriture.

Crédits photos : ActuaLitté CC BY SA 4.0

Par Auteur invitéContact : contact@actualitte.com


Source:

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