Il trône sur l’île de Nantes. Un mât de 18 mètres de haut, symbole de fraternité, qui fait face à l’ancien port de la cité des ducs de Bretagne. Sur son socle de béton est inscrit l’article 1er de la Déclaration universelle des droits de l’Homme : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »
Il y a deux siècles, c’est d’ici que plus de 1 700 expéditions négrières ont pris le départ. Du début du XVIIIe siècle jusqu’aux environs de 1830, ce sont environ 450 000 captifs africains qui ont été déportés vers les colonies d’Amérique et des Antilles par des navires nantais, faisant de la ville le premier port négrier de France.
À lire aussiDescendants d’esclaves français : « Retrouver leurs traces, essayer de comprendre m’a apaisée »
Un passé assumé
Pour rappeler ce souvenir, Nantes inaugure, samedi 18 avril. Quatorze ans après l’ouverture du Mémorial de l’abolition de l’esclavage, la ville franchit une nouvelle étape dans son travail de mémoire. « C’est un symbole de lutte pour les droits humains et de lutte contre le racisme. On veut rassembler les gens avec notre histoire croisée », résume Dieudonné Boutrin, qui a imaginé ce mât de la Fraternité. Martiniquais d’origine, ce descendant d’esclaves œuvre depuis des décennies pour la mémoire de la traite négrière au sein de son association, La coque Nomade-Fraternité.
En 2021, ce Nantais d’adoption fait une rencontre déterminante. Pour la première fois, il fait face à un descendant d’armateur, Pierre Guillon de Princé, lui aussi féru d’histoire. Les deux hommes décident de s’unir et de proposer ensemble des visites guidées sur les traces du passé négrier de Nantes. « J’ai vu qu’il était dans un esprit d’apaisement et sans agressivité. J’ai tout de suite été séduit par ce personnage », se souvient Pierre Guillon de Princé.
Depuis sa jeunesse, cet homme de 83 ans sait que ses ancêtres ont participé au commerce triangulaire. À la fin du XVIIIe siècle, les Guillon possédaient une dizaine de bateaux. Ils transportaient du vin, des armes ou des étoffes jusqu’en Afrique, puis repartaient vers les colonies avec une cargaison d’esclaves. Un passé qu’il assume : « Je suis pour l’instant le seul descendant d’esclavagistes qui ose s’afficher en public », souligne-t-il. « La plupart ne veulent pas se documenter parce que ce n’est pas un passé glorieux, mais je compte les rassurer et les inviter à nous rejoindre. »
À lire aussiBicentenaire de la dette d’indépendance d’Haïti, « une injustice historique »
Des excuses officielles
À l’occasion de l’inauguration du mât de la Fraternité, Pierre Guillon de Princé a même décidé de d’aller plus loin. Il va présenter officiellement ses excuses pour ce qu’ont fait ses ancêtres, en présence notamment de Louino Volcy, ambassadeur d’Haïti en France, de la maire de Nantes Johanna Rolland, du prix Nobel de littérature Jean-Marie Gustave Le Clézio et de Jean-Marc Ayrault, président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage. L’octogénaire ne s’estime pas coupable, mais veut avant tout œuvrer pour l’avenir : « J’ai quand même une responsabilité. Je constate que la première blessure qui a été faite aux populations esclavisées ou colonisées est psychologique. Elles ont été infériorisées et le racisme perdure. Il faut donc faire dialoguer les communautés. »
Au-delà de l’aspect symbolique du mât de la Fraternité et de ces excuses, les deux initiateurs du projet entendent aller plus loin. En 2001, la France était devenue le premier pays au monde à reconnaître l’esclavage comme crime contre l’humanité grâce à une proposition de loi portée par la députée de Guyane Christiane Taubira. Vingt-cinq ans après l’adoption de ce texte historique, l’histoire de l’esclavage demeure un sujet sensible, peu présent dans la culture populaire et dont l’enseignement laisse à désirer. « On a vidé cette loi de son contenu », estime Dieudonné Boutrin. « On reste sur le symbolique en France. C’est pour cela que nous avons créé une Fédération internationale des descendants de l’histoire de l’esclavage pour travailler sur la justice réparatrice ».
En mars dernier, l’Assemblée générale de l’ONU est allée dans le sens de cette justice réparatrice. Elle a adopté une résolution proclamant la traite des esclaves africains comme crime le plus grave contre l’humanité et appelé Les États à s’engager dans un processus de justice pour réparer les torts du passé, notamment avec des excuses formelles, des compensations pour les descendants des victimes, des politiques de lutte contre le racisme et la restitution des biens culturels et spirituels pillés.
À lire aussiCommémoration des victimes de l’esclavage : la loi Taubira, 20 ans après
La France, comme les autres pays de l’UE et le Royaume-Uni, s’est abstenue. La démarche « risque de mettre en concurrence des tragédies historiques qu’il n’y a pas lieu de comparer, sauf à le faire au détriment de la mémoire des victimes », a alors expliqué le représentant français, Sylvain Fournel, tout en plaidant pour refuser « l’oubli et l’effacement ».
Malgré son abstention ce jour-là, l’État français estime qu’il continue d’œuvrer pour la mémoire de l’esclavage. Emmanuel Macron a annoncé l’inauguration en 2027 d’un mémorial national des victimes de l’esclavage dans les jardins du Trocadéro et la création d’une commission binationale chargée d’étudier les effets de l’indemnité imposée en 1825 à Haïti par la France pour dédommager les anciens propriétaires esclavagistes.
À lire aussiÀ l’ONU, la traite des esclaves africains proclamée « crime le plus grave contre l’humanité »
« Aller plus loin » dans le dialogue
Mais pour le duo de descendants, cela n’est pas assez. « Il faut aller plus loin », insiste Dieudonné Boutrin. « Il faut par exemple dialoguer avec les békés (Ce terme désignant un descendant des colons arrivés en Martinique et en Guadeloupe aux XVIIe et XVIIIe siècles, NDLR) et les rassurer. Ils ont hérité de l’argent de leurs ancêtres et continuent d’influer sur l’économie. Ils peuvent investir dans les îles et les aider à se développer. Ils ne sont pas responsables du passé, mais ils sont responsables du présent et du futur », souligne-t-il.
« Rendre tout le monde acteur, ce n’est pas aller chercher des coupables, mais c’est expliquer aussi aux gens que dans le monde d’aujourd’hui, cela se répète. L’esclavage contemporain fait toujours rage », ajoute le descendant d’esclaves. Selon l’ONU, cette forme d’exploitation touche en effet toujours 50 millions de personnes dans le monde et génère des profits annuels de 236 milliards de dollars.
À lire aussiExploitées en silence : des femmes réduites à l’esclavage en plein Paris
Pierre Guillon de Princé constate avec amertume que le rêve émis par Martin Luther King de voir « les fils des anciens esclaves et les fils des anciens propriétaires d’esclaves s’asseoir ensemble à la table de la fraternité » ne « s’est toujours pas réalisé ». Les deux Nantais montrent cependant que des hommes portent encore le projet du pasteur américain.
Inspirées par leurs actions, d’autres villes en lien avec la traite atlantique sont déjà prêtes à ériger leur propre mât de la Fraternité. « Liverpool et Boston ont déjà dit oui. On travaille aussi avec Marseille, Saint-Nazaire ou encore Bristol, jusqu’en Jamaïque et en Martinique. On a 70 pays au total », s’enthousiasme Dieudonné Boutrin. Le mât nantais est surmonté d’un drapeau de la fraternité et recouvert de LED aux couleurs changeantes. « Nous avons créé quelque chose de simple, mais qui est très puissant. On veut illuminer la planète. »
Source:
www.france24.com


