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Cadmium: pourquoi la France n’agit toujours pas malgré les alertes sanitaires et les solutions

Près de la moitié des Français sont surexposés au cadmium, dont les effets néfastes pour la santé font consensus. Pourtant, entre enjeux agricoles, diplomatiques et économiques, les réponses concrètes tardent à venir, au risque d’aggraver la contamination.

Mise en ligne le 9 avril sur la plateforme de l’Assemblée nationale, la pétition recueille pour l’heure quelques milliers de signatures. Dénonçant une « inertie politique injustifiable », elle exhorte le gouvernement à « prendre sans délai des mesures concrètes » contre la contamination au cadmium. Un appel citoyen qui intervient alors que les alertes sanitaires se multiplient depuis des années, mais que les décisions politiques, elles, tardent toujours à venir.

Car sur le fond, le constat est désormais clair. Ce métal lourd est toxique pour la santé. Classé « cancérogène avéré » par le Centre international de recherche sur le cancer, le cadmium est également reconnu pour ses effets sur la reproduction, le développement neurologique ou encore le système cardiovasculaire.

Une « bombe sanitaire » bien documentée

Et les Français y sont particulièrement exposés, comme l’a confirmé l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) dans une expertise publiée le 25 mars, qui évoque une surexposition « préoccupante » : près de la moitié de la population française présenterait des niveaux supérieurs aux valeurs sanitaires de référence. L’agence insiste aussi sur une « imprégnation à tout âge et dès le plus jeune âge » de ce métal dont l’organisme a beaucoup de mal à se débarrasser et qui s’accumule au fil du temps. 

Une nouvelle alerte qui prolonge celle déjà lancée par des médecins en juin 2025. Dans un courrier adressé au Premier ministre et aux ministres de la Santé, de l’Agriculture et de la Transition écologique, ils dénonçaient une « bombe sanitaire » et interpelaient les pouvoirs publics face à ce qu’ils qualifiaient d’« urgence sanitaire ».

Les enfants sont particulièrement concernés, car leur organisme est moins apte à éliminer les substances toxiques. Selon l’Anses, 36% présentent des taux de cadmium bien supérieurs aux seuils journaliers acceptables. 

L’exposition se fait principalement par l’alimentation, comme a pu le documenter l’Anses. Pour les fumeurs, l’intoxication passe aussi par le tabagisme. La particularité, c’est que le cadmium se retrouve massivement dans des produits très consommés : tous les produits à base de blé, comme le pain, les pâtes, les biscuits, mais aussi le riz ou encore les pommes de terre…  

Pain, pâtes, pommes de terre figurent parmi les aliments les plus contaminés par le cadmium. Peggy Greb/Wikimedia Commons

Des alertes répétées, qui, depuis plusieurs années, interpellent les pouvoirs publics sans déboucher sur des mesures concrètes. 

Pourquoi les Français sont particulièrement touchés

Car cette contamination élevée en France n’est pas due au hasard. D’abord, l’agriculture française est la première consommatrice en Europe d’engrais phosphatés, utilisés depuis des décennies pour enrichir les sols. Le métal s’accumule dans les terres agricoles, est absorbé par les plantes, notamment par les racines, puis se retrouve dans l’alimentation.

Autre facteur déterminant : l’origine des engrais : une large part de ces fertilisants est importée du Maroc, qui abrite les plus importants gisements de phosphate au monde, mais aussi parmi les plus riches en cadmium… 

Résultat : les Français figurent parmi les plus contaminés, avec des niveaux d’imprégnation pouvant atteindre deux fois ceux observés en Italie et jusqu’à trois fois ceux mesurés aux États-Unis. D’après Santé publique France, l’imprégnation moyenne de la population a presque doublé entre 2006 et 2016. Depuis 2021, cette agence de l’État suspecte un lien avec l’explosion particulière des cancers du pancréas en France.

Sur le papier, le cadre réglementaire est déjà là. À l’échelle européenne, la teneur maximale en cadmium dans les engrais phosphatés est fixée à 60 mg/kg, avec un objectif d’abaissement progressif à 20 mg/kg d’ici 2035. 

Mais la France applique des règles plus souples, en maintenant un seuil à 90 mg/kg, alors que l’Anses préconise depuis 2019 un taux maximal à 20 mg/kg. Dans son avis de mars dernier, elle exhorte les pouvoirs publics à appliquer ce seuil « dès que possible ». Certains pays, comme la Finlande ou la Hongrie, n’ont d’ailleurs pas attendu pour mettre en place cette limite.

Le ministère de l’Agriculture avait mis en consultation en octobre 2023 un arrêté envisageant de le réduire, sans suites depuis. 

À la suite de l’alerte des médecins libéraux, le ministère de l’Agriculture avait assuré qu’il s’agissait d’un dossier « important », avec des enjeux sanitaires, géopolitiques et agricoles mobilisant « toute l’attention du gouvernement ». 

Selon Le Monde, les ministres de l’Agriculture et de la Transition écologique avaient saisi, à l’été 2025, plusieurs instances d’expertise afin « d’objectiver les impacts économiques » d’un tel durcissement. Initialement attendu au dernier trimestre 2025, le rapport a été retardé. « L’ampleur et la complexité des analyses nécessaires » ont conduit à repousser sa remise, indique le ministère de la Transition écologique au quotidien. 

L’avocate et ancienne ministre de l’Environnement Corinne Lepage a saisi le Conseil d’État pour « carence fautive » de l’État. Contacté, le ministère de l’Agriculture n’a pas donné suite à nos demandes de précisions.

« Il n’y a plus aucune raison de reculer »: des alternatives qui existent

Pourtant, ni le diagnostic ni les solutions ne font réellement débat. Comment expliquer alors une telle inertie ? Pour le journaliste Martin Boudot, interrogé par Géraud Bosman, du service Environnement de RFI, plusieurs facteurs se combinent. « Il y a d’abord eu un lobbying très fort de la part des industries des engrais phosphatés », explique le journaliste qui a enquêté sur le sujet. La guerre en Ukraine a également pesé. En 2022, la perspective de dépendre d’engrais moins chargés en cadmium, notamment en provenance de Russie, a servi d’argument pour retarder un durcissement des normes. Enfin, dans un contexte de tensions avec le monde agricole, où toute nouvelle réglementation est perçue comme une contrainte supplémentaire, « il y a une vraie crainte d’une fronde agricole », estime-t-il. 

À lire aussiCadmium en France: «Derrière cette inaction, il y a une vraie crainte d’une fronde agricole»

Face à ces lenteurs, certains tentent d’accélérer. Le député Benoît Biteau (Écologiste et social), lui-même agriculteur, a ainsi déposé en décembre une proposition de loi « visant à protéger l’alimentation des Français et des Françaises des contaminations au cadmium ». Le texte, adopté de justesse en commission en février, prévoit d’interdire, à partir de 2027, les engrais les plus chargés en cadmium. Une position dure « qui est une base de discussions pour aboutir à une trajectoire acceptable », commente le parlementaire.

Mais la proposition a bien du mal à se faire une place dans l’agenda parlementaire. Elle a été inscrite à l’ordre du jour de la prochaine niche transpartisane, le 14 mai, mais en dernière position, regrette le député. « On a tous les éléments, et pourtant on continue à attendre », estime-t-il, jugeant les réticences « incompréhensibles ».

« Il n’y a plus aucune raison de reculer », insiste-t-il car « des alternatives existent » : outre des pratiques agronomiques qui permettent de s’affranchir de ces fertilisants phosphatés, il y a des gisements naturellement pauvres en cadmium, notamment en Finlande ou en Norvège, et les technologies de « décadmiation » désormais efficaces. 

D’autant que même si des décisions étaient prises aujourd’hui, il faudrait des années, voire des décennies, pour que les niveaux baissent dans les sols et, par ricochet, dans l’alimentation.

Le Maroc lui-même a d’ailleurs engagé des efforts pour réduire la teneur en cadmium de son phosphate, affirme le député. « Aujourd’hui, ils sont déjà capables de descendre en dessous des 40 milligrammes, et ils visent les 20 milligrammes d’ici à quelques années », avance-t-il, expliquant que le royaume a aussi été contraint de s’aligner sur les offres de gisements pauvres en cadmium pour rester concurrentiel.

Un point clé, puisque selon l’élu, le principal frein était d’ordre « diplomatique ». « C’est pour continuer de travailler avec le Maroc qu’on demande une dérogation sur les seuils », les engrais phosphatés marocains étant en moyenne à 70 mg/kg.

Interrogé sur France Inter début avril, le président de la FNSEA, Arnaud Rousseau, s’est dit favorable à un abaissement des seuils si des alternatives sont possibles « à des prix abordables ». Sollicitée par RFI, la FNSEA n’a pas répondu à nos questions.

La filière des engrais affirme quant à elle être « depuis de nombreuses années pleinement engagée dans la réduction des apports en cadmium », et souligne que s’il existe bien des procédés de décadmiation, « ils restent toutefois complexes et coûteux et ne peuvent constituer l’unique réponse ».

Dans un rapport parlementaire publié ce jeudi 17 avril, qui va au-delà du cadmium, la députée écologiste Catherine Hervieu alerte sur des politiques de santé environnementale françaises « sous-dimensionnées » face à des enjeux jugés « colossaux ».

Benoît Biteau espère désormais que la pétition citoyenne « permette aux présidents de groupes de mesurer à quel point ils sont attendus sur cette question ».

En attendant, faute de limiter la contamination à la source, un accord a été trouvé cette semaine pour permettre le remboursement du dépistage de l’exposition au cadmium.

À écouter aussiL’alimentation est-elle un poison ?


Source:

www.rfi.fr

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