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Prix Les Visionnaires : “On sort grandis et nourris de ce débat”

Ce samedi midi, le ciel de Saint-Quentin-en-Yvelines est chargé, la salle du restaurant plutôt clairsemée. Les quelques clients présents ignorent tout des débats qui se déroulent autour d’une longue table, abritée derrière une verrière.

Dans cette alcôve se retrouvent les membres du jury du Prix du livre Les Visionnaires, soit une quinzaine de personnes, auteurices, libraires, bibliothécaires et membres d’associations engagées pour le livre et la lecture.

En moins de deux heures, trois romans sont à départager : Le mensonge suffit, de Christopher Bouix (Au diable vauvert), Hexa, de Gabrielle Filteau-Chiba (Stock), et Les promesses orphelines, de Gilles Marchand (Aux forges de Vulcain). Tous et toutes sont venus avec leur préférence, mais, surtout, des arguments, souvent développés sur une feuille volante, un carnet, un téléphone.

D’un texte à l’autre

Une fois les participants attablés, la première préoccupation n’est pas l’apéro, mais bien le cadre du débat qui s’annonce. À Grégory Launay, bibliothécaire à la médiathèque Jean Rousselot, à Guyancourt (Yvelines), revient la lourde tâche de lancer les hostilités dans ce cadre feutré, autour du premier livre, Les promesses orphelines, de Gilles Marchand.

De gauche à droite : Caroline Chardaire (Librairie Le Pavé dans la Mare), Pascal Visset, Bernard Delattre (Association des Amis du Passé d’Elancourt), Magali Bertaux (MGEN)

Mais, lorsque l’on réunit des passionnés de littérature, difficile de faire entrer les arguments dans des formules concises, dans des schémas préétablis. Rapidement, la discussion convoque les autres livres, pour comparer, dresser des parallèles ou des oppositions entre les styles des uns et des autres.

Sylvain Jedrezak, libraire au Pavé du Canal (Montigny-le-Bretonneux), lit ainsi dans le livre de Gilles Marchand le « progrès comme promesse, justement » et dans celui de Christopher Bouix (Le mensonge suffit), « le progrès comme menace ». Ce dernier l’a mis « de plus en plus mal à l’aise, et sa fin m’a laissé pantois », confesse-t-il. 

Dans Hexa, le rapport à l’avenir, à ses incertitudes comme à ses possibles, est encore autre : « On y glisse de la dystopie vers une utopie », avance Grégory Launay. Une autre jurée, représentant la bibliothèque de la MGEN, a repéré dans chacun des titres finalistes des jeux sur la typographie, les voix multiples entendues au cours de la lecture.

À ce stade, difficile de prédire l’issue de la confrontation des idées. La table semble pencher du côté du roman de Bouix, qui a notamment interpelé par son « côté théâtral », puis vers celui de Marchand, dont l’aspect poétique et romantique séduit, et finalement pour le livre de Filteau-Chiba, « le plus complet » pour l’une des participantes. Malgré le roulis des avis, aucun verre ne se renverse : les plats viennent tout juste d’être commandés, la parole se prend et se rend d’une manière fluide. Si les arguments sont affûtés, personne ne coupe la parole pour autant.

Des voix et des choix

Les sensibilités interviennent dans les échanges, tout comme les préoccupations de chacun et chacune. Les libraires autour de la table se demandent s’ils pourraient recommander cet ouvrage plus qu’un autre, les auteurs et autrices s’ils auraient pu concevoir pareille intrigue, façonner cette voix, inventer cet univers. « Depuis que je publie, je suis plus douce dans mes critiques et plus attentive des trouvailles de chaque auteur, car je sais à quel point l’écriture est un exercice difficile », relève ainsi Maud Ventura, autrice de Mon mari et Célèbre, parus aux éditions de l’Iconoclaste.

Le duo d’auteurs Ludovic Manchette et Christian Niemiec (Alabama 1963, À l’ombre de Winnicott) acquiesce, le second indiquant qu’il entend parfois « plus l’auteur que le personnage parler, dans un texte », ce qui a tendance à le sortir de la fiction. Delphine Minoui, autrice de Badjens et présidente du jury, estime au contraire que, dans le texte en question, la voix du personnage est particulièrement réussie.

Ludovic Manchette, Maud Ventura
Ludovic Manchette, Maud Ventura

Les plats commandés sont arrivés, mais tout le sel de la discussion se trouve justement dans la confrontation des points de vue, des subjectivités. « Depuis la lecture des Promesses orphelines, je me suis trouvé une passion pour l’aérotrain d’Orléans », admet ainsi Maud Ventura, « et j’ai pensé à plusieurs personnes auxquelles je pourrais offrir le livre ». Directeur du réseau des médiathèques de Saint-Quentin-en-Yvelines, Pascal Visset, pour sa part, n’est pas encore sorti du « road trip » dans lequel l’a entrainé Hexa…

À 13h30, Grégory Launay intervient : il s’agirait d’affiner les choix. Le signal est donné, et les échanges se resserrent entre voisins, en petits groupes plus disparates. Ce ne sont pas les revirements de 12 hommes en colère, mais plutôt les réjouissances de 13 personnes enthousiastes.

Le moment est venu et, rapidement Hexa se détache nettement du peloton, pour finir loin devant la concurrence. Après le choix du jury, Grégory Launay s’éclipse, afin de consolider les résultats en associant les votes du public. À son retour, le roman Hexa est conforté dans son statut de lauréat du Prix du livre Les Visionnaires, grâce au plébiscite du jury.

Un prix et une vision

« Le débat a été complexe », nous confie la présidente du prix entre deux éléments d’un thé gourmand. « Il n’a pas renversé les votes des uns et des autres, il me semble, mais il nous interpelle sur notre point de vue, la part d’objectivité et de subjectivité qu’il comporte. Il permet aussi de mettre en lumière des éléments que nous n’avions pas, en tant que lecteurs et lectrices, perçu ou relevé à l’origine », poursuit Delphine Minoui. 

De gauche à droite : Magali Bertaux, Juliette Rollès (Association Les Amis des Médiathèques de SQY), Delphine Minoui
De gauche à droite : Magali Bertaux, Juliette Rollès (Association Les Amis des Médiathèques de SQY), Delphine Minoui

« On sort grandis et nourris de ce débat », résume-t-elle, sans référence pour le repas. L’exercice parfois décrié du prix littéraire, avec son lot de débats et de rencontres avec le public, conserve une importance particulière pour les auteurs, témoigne-t-elle : « Parfois, les questions du public m’aident moi-même à mieux comprendre mes personnages. »

Faire partie d’un jury a aussi son intérêt : « Plus on lit, plus on développe un sens de l’exigence par rapport aux autres auteurs, mais aussi à soi-même. Une faille que l’on peut déceler dans un texte, cela nous aide à éviter un travers. Et à l’inverse, on sait à quel point il est difficile de tisser un fil narratif, puisque manquer un point peut amener à faire s’écrouler l’ouvrage. »

Une autre membre du jury nous indique qu’elle était arrivée « sans certitudes » sur les textes, et que le livre lauréat n’est pas celui qu’elle aurait elle-même désigné. Néanmoins, « je peux défendre les trois car ce sont des textes de qualité, mais je porterai celui qui a été choisi dans le cadre des Visionnaires ». Pascal Visset, en préambule du débat de ce samedi 11, aura en effet bien résumé sa finalité : « Embarquer le plus de public possible, avec une sélection bien équilibrée, et saluer une vision sur un univers donné, lequel permet d’éclairer les temps présents. »

Le jury réunissait du Prix du livre Les Visionnaires réunissait, en cette année 2026 :

Delphine Minoui, lauréate du Prix Les Visionnaires en 2025 et présidente du jury

Maud Ventura

Ludovic Manchette

Christian Niemiec

Frédéric Perrot

Juliette Rollès (Association Les Amis des Médiathèques de SQY)

Bernard Delattre (Association des Amis du Passé d’Elancourt)

Danielle Weibel (Association Lecture et Dialogue)

Sylvain Jedrezak (Librairie Le Pavé du Canal)

Caroline Chardaire (Librairie Le Pavé dans la Mare)

Camille Dupeyron (Librairie Plaisir de Lire)

Magali Bertaux (Responsable du Centre d’Information et de Recherche Documentaire, MGEN)

Grégory Launay – responsable action Culturelle médiathèque Jean Rousselot, co-pilote du prix du livre

Pascal Visset – directeur du réseau des médiathèques

Photographie : Le jury du Prix du livre Les Visionnaires, attablé, le samedi 11 avril 2026 (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

Par Antoine OuryContact : ao@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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