« Un empire, par définition, n’a pas de frontières », rappelle un autre grand reporter, Olivier Weber, auteur, entre autres, du Dictionnaire amoureux de Joseph Kessel. La formule, posée comme une évidence, donne immédiatement une clé de lecture. Car à écouter les intervenants, la guerre en Ukraine ne relève pas seulement d’une décision politique récente : elle s’inscrit dans une histoire longue, dans une manière de vivre le pouvoir et avec le monde.
C’est cette continuité que décrivent la grande spécialiste de l’espace post-soviétique, Elsa Vidal, et le journaliste tout aussi expérimenté sur la question russe, Régis Genté. Chacun à sa manière, en évoquant une Russie travaillée par une forme persistante de logique impériale, dont ils n’ont d’ailleurs pas le monopole à l’échelle mondiale. « Le poutinisme est un avatar du pouvoir russe », résume le sécond.
Cette idée n’est pas théorique. Elle se lit dans les pratiques, dans les discours, dans la manière même dont la Russie se raconte – et raconte ses voisins.
L’empire frappe le premier
Régis Genté insiste sur ce temps long, presque comme une mise en garde contre les lectures trop rapides. Pour lui, la guerre actuelle ne commence pas en 2022. « Elle a commencé en Géorgie, c’est la même guerre », affirme-t-il, en revenant sur les premières étapes de cette stratégie. Distribution de passeports russes dans des territoires disputés, soutien à des régions séparatistes, installation de conflits gelés : autant de méthodes déjà à l’œuvre au début des années 2000.
« On crée un conflit à l’intérieur, et ensuite il pourrit toute la vie du pays », résume-t-il. L’objectif n’est pas seulement militaire : il est politique, presque structurel. Empêcher ces États de s’ancrer ailleurs, les maintenir dans une instabilité permanente, les rendre vulnérables.
Elsa Vidal, elle, déplace le regard vers les marges de cet espace post-soviétique. C’est depuis ces périphéries, explique-t-elle, que la logique impériale apparaît avec le plus de netteté. Non pas seulement comme une volonté de domination, mais comme une véritable hiérarchie entre les peuples. « On y voit très bien ce que Moscou produit », explique-t-elle : une organisation du monde où certains comptent pleinement, et d’autres existent d’abord en fonction du centre.
Cette hiérarchie ne s’arrête pas aux frontières extérieures. Elle traverse aussi la Russie elle-même, des républiques du Caucase – Tchétchénie, Ingouchie, Daghestan – aux territoires plus lointains comme la Bouriatie ou la Iakoutie, en Sibérie. Des régions où s’expriment des formes de domination interne, héritées d’une histoire impériale jamais totalement dépassée.
Le miroir ukrainien
Mais ce qui rend cette « maladie impériale » particulièrement difficile à saisir, c’est qu’elle repose sur un équilibre paradoxal. D’un côté, une revendication constante de puissance, de grandeur, d’exception historique. De l’autre, une peur diffuse, presque structurante, souligne Elsa Vidal.
Une peur du dehors, bien sûr, mais aussi une peur intérieure, plus profonde, liée à la fragilité même du système. La journaliste rappelle un élément frappant : le pouvoir russe commande chaque année plus de 400 sondages pour prendre le pouls de sa population. Un régime autoritaire, mais inquiet, ou donc inquiet. Une puissance qui s’affirme, mais qui se sait fragile. Une domination qui avance, mais qui se surveille elle-même.
C’est dans ce cadre que la question ukrainienne prend toute sa dimension. Car pour le pouvoir russe, l’enjeu dépasse largement le territoire. « Si l’Ukraine devient démocratique, elle montrera que la Russie peut l’être », assure Elsa Vidal. L’Empire ne combat pas seulement un voisin, il combat une alternative, comme les États-Unis avec Cuba et le Vénézuela.
L’imaginaire impérial comme socle durable
Cette confrontation passe aussi par les récits. Régis Genté rappelle combien la Russie contemporaine s’inscrit dans une tradition intellectuelle ancienne, où la puissance, la peur du chaos et la méfiance envers l’Occident s’entremêlent. La propagande actuelle ne fonctionne pas uniquement parce qu’elle simplifie ou déforme. Elle s’ancre dans des représentations profondes. Elle parle d’humiliation, de menace, de nécessité d’ordre.
Elle propose une lecture du monde dans laquelle la Russie est à la fois centrale et assiégée. « La Russie n’a jamais perdu une guerre », ironise-t-il en reprenant certains discours qu’il entend, avant de rappeler que cette narration sert à construire une image de puissance permanente.
Il revient aussi sur un autre pilier du discours russe : la présentation de l’Ukraine comme un pays « nazi ». « Si vous regardez les chiffres, c’est marginal », insiste-t-il, même historiquement. « Quelques dizaines de milliers de collaborateurs, contre des millions d’Ukrainiens dans l’Armée rouge. »
« La politique est perçue comme quelque chose de sale, de mensonger », observe par ailleurs Elsa Vidal. Dans ces conditions, la contestation devient difficile. La distance vis-à-vis du pouvoir ne se traduit pas nécessairement par une opposition active. Et cette forme de retrait constitue, paradoxalement, une ressource pour le régime. Régis Genté le souligne à son tour : il existe bien une pluralité de positions en Russie, un « archipel » de sensibilités, de résistances, de regards critiques. Mais il reste dispersé. Face à lui, la logique impériale apparaît comme un bloc, un imaginaire structurant, profondément ancré.
Sans Ukraine, plus d’empire russe ?
Cette centralité de l’Ukraine tient aussi à des éléments très concrets. L’accès à la mer Noire, par la Crimée, en est un. Historiquement, cet espace constitue un débouché stratégique majeur pour la Russie. Sa perte ou son basculement représente bien plus qu’un revers territorial : c’est un affaiblissement durable de sa projection.
Dès les années 2000, ce basculement prend un sens particulier dans un contexte d’élargissement de l’OTAN vers l’est et de soutien occidental aux révolutions dites « de couleur », en Géorgie puis en Ukraine. Deux pays qui, pour Moscou, occupent une place stratégique héritée de l’époque impériale.
Cette lecture n’est pas nouvelle. Dès les années 1990, le stratège américain Zbigniew Brzeziński l’écrivait : sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire. Le pouvoir russe en est pleinement conscient. Dès les années 2010, l’idée d’une « Nouvelle Russie » réapparaît dans certains cercles, en référence directe à la colonisation du sud de l’Ukraine au XVIIIe siècle. Là encore, le vocabulaire dit quelque chose : il ne s’agit pas seulement de contrôler, mais de réinscrire cet espace dans une continuité historique.
Une « puissance pauvre »
Cette peur s’enracine aussi dans une expérience récente. Celle des années 1990, vécues comme une période d’effondrement. Chute de l’URSS, crise économique, perte d’influence internationale : pour une partie de la société russe, le passage d’une position dominante à une situation de dépendance a été vécu comme une humiliation. Dans ce contexte, la restauration de la puissance devient un objectif en soi. Non seulement pour peser à l’extérieur, mais pour réparer une image intérieure abîmée.
Ce paradoxe traverse tout le système : une puissance qui se revendique comme telle, mais dont les moyens restent limités. À plusieurs reprises, les intervenants évoquent cette tension entre ambition impériale et fragilité structurelle. Régis Genté le formule de manière plus directe encore : la Russie est une « puissance pauvre ». Dans ce cadre, la démonstration de force devient un outil politique central. Une manière d’exister sur la scène internationale, mais aussi de compenser un déséquilibre interne. « La seule arme qu’a un pauvre pour conserver sa dignité, c’est d’instiller la peur », résume-t-il.
Cette logique se prolonge dans une stratégie d’influence qui ne vise pas nécessairement à convaincre, mais à désorganiser. Plutôt que d’imposer une vision cohérente, il s’agit d’accentuer les divisions existantes : opposer des camps, radicaliser les positions, nourrir les tensions. Le but n’est pas tant d’emporter l’adhésion que de rendre le débat impossible, de brouiller les repères, d’installer un climat de confrontation permanente. Dans cette logique, la force ne se mesure pas seulement à ce qu’elle est réellement, mais à ce qu’elle donne à voir. Personne n’est « gentil », de l’Europe aux États-Unis, mais chacun joue avec ses armes.
À la fin, la question posée en ouverture – où va la Russie – reste en suspens, mais devient presque secondaire face à une interrogation plus large : qu’est-ce qui, dans son histoire et dans sa vision du monde, la pousse encore à avancer ainsi ? Kessel, qui n’a cessé de raconter les hommes aux prises avec les forces de leur temps, aurait sans doute reconnu ce mouvement. Une trajectoire tendue entre grandeur et vertige. Entre puissance et inquiétude. Entre le désir d’habiter le monde – et celui, persistant, d’y être respecté pour son courage.

Crédits photo : ActuaLitté (CC BY-SA 2.0)
DOSSIER – Livre à Metz 2026 : un festival pour repenser notre rapport au monde
Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com
Source:
actualitte.com


