Livre. Dans son ouvrage sur la genèse du patriarcat, jamais traduit en français, The Creation of Patriarchy (Oxford University Press, 1986), l’historienne féministe Gerda Lerner, de l’université du Wisconsin, à Madison, explorait l’évolution de la place des femmes en Mésopotamie, à travers l’analyse des textes les plus anciens de l’humanité. « L’établissement du patriarcat n’a pas été le fruit d’un événement mais d’un processus qui s’est développé tout au long d’une période de près de deux mille cinq cents ans, d’environ 3 100 à 600 avant Jésus-Christ, écrivait-elle. Cela s’est produit à des rythmes différents dans les diverses sociétés du Proche-Orient ancien. »
Dans Quand les femmes écrivaient l’histoire (Seuil, 400 pages, 25 euros), l’assyriologue Cécile Michel (CNRS, université de Hambourg) offre un instantané fascinant de la situation des femmes dans les sociétés de l’âge du bronze au Proche-Orient, il y a quatre mille ans, au beau milieu de cette période de vingt-cinq siècles qui, selon Gerda Lerner, a vu leur condition se dégrader lentement avec la prise de contrôle progressive, par les hommes, de leur liberté sexuelle et de leur fécondité, peu à peu converties en actifs économiques.
Hattinum, Akatiya, Taram-Kubi ou Istar-Basti sont parmi les 24 femmes ayant vécu aux XIXe et XVIIIe siècles avant notre ère entre l’Anatolie (actuelle Turquie) et la Haute-Mésopotamie (actuel Irak), et dont Cécile Michel parvient, à quatre mille ans de distance, à brosser le vivant portrait. Elle le fait à partir d’un matériau extraordinaire : leurs propres mots, les lettres écrites à leurs proches, souvent de leur main, et celles qu’elles (et d’autres) ont reçues de leurs familles, de leurs maris, de leurs partenaires commerciaux.
20 000 tablettes d’argile
Cette documentation n’a pas d’équivalent. Elle provient d’un ensemble de plus de 20 000 tablettes d’argile souvent pas plus grandes que la paume de la main, sur lesquelles sont inscrits des caractères cunéiformes – le plus vieux système d’écriture –, et découvertes à Kültepe, en Turquie, sur le site de l’ancienne cité anatolienne de Kanesh. Ces textes forment l’ensemble de correspondances privées le plus vaste et le plus ancien connu à ce jour, et l’assyriologue française travaille à traduire et à interpréter ce corpus depuis plus de quatre décennies. Ces documents proviennent pour l’essentiel des archives privées de marchands originaires de la ville d’Assur, non loin de la moderne Mossoul, en Irak, et venus s’installer à Kanesh, à plus de 1 000 kilomètres de leur foyer, pour mener leurs affaires.
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Source:
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