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Dans les coulisses du nouveau fournisseur de la Cour: les hommes aiment sentir le tabac, les femmes la boue de la mer Morte

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C’est comme si une autre rue se cachait derrière la porte d’entrée. Un capharnaüm produit par deux lignes de production couchées dans un atelier où tout résonne. La cadence y est effrénée. “On a déjà testé d’autres machines, plus neuves, mais elles n’allaient pas aussi bien. On a rappelé le fournisseur. Il nous a dit: ‘Attendez, j’arrive, et vous verrez qu’elles iront plus vite, vos machines’. Le lendemain, les anciennes revenaient.”, se souvient Bastien Hachez, chargé de communication des Savonneries bruxelloises. Une dizaine d’ouvriers officie depuis 40 ans. « Comme dans le temps”, ponctue-t-il tandis qu’il compose le code secret d’un accès, à l’écart du vacarme: bienvenue dans la salle des moules, silencieuse.
Le plus gros des ovales sert à façonner un mastodonte de 300 grammes, que les Américains adorent laisser trôner dans leurs salles de bains. Sur les étagères qui montent jusqu’au plafond, le moule traditionnel fréquente des centaines d’autres, certains moins communs.

Avant de prendre forme, le savon est fabriqué à partir de gros flocons inodores, appelés bondillons. La graisse animale, l’ingrédient source en 1926, est interdite depuis 15 ans par la Commission européenne. “Aujourd’hui, on peut partir d’une base végétale opaque ou translucide, bio ou organique, végétale ou à base de glycérine. C’est en fonction des commandes. La plus anecdotique est le souhait qu’avait un client suisse: un savon contenant de l’or”, explique Bastien Hachez. Le résultat est un mélange savant, dans lequel se marient jusqu’à 40 ingrédients.
Passé entre les dents de la mélangeuse, de la boudineuse et de l’affineuse, le savon encore tiède est collé à un moule de -35°C. Le processus est ancestral, mais redoutablement efficace: jusqu’à 3.000 savons peuvent être produits en une heure. Les meilleures années, 500 tonnes de produits finis s’envolent vers les clients du monde entier. “Dans notre niche, peu d’acteurs se lancent car aujourd’hui, on automatise, on rationalise… Pas nous”, résume François Van De Velde, l’un des deux propriétaires.
Dans le bureau est exposé un “nuancier olfactif”, une vitrine de ce que la savonnerie est en mesure de proposer: un défilé de fragrances délicieuses. Chanvre, tabac et talc pour monsieur sont aussi courantes que rose, lavande ou muguet pour madame. Les senteurs indémodables, celles qui nous titillent les narines depuis l’enfance, sont privilégiées par les distributeurs. D’autres sortent à peine des fioles, comme celle que dégage un savon gris à la boue de la Mer morte: féminine et raffinée, on convoite ses vertus curatives.
La concurrence est rude, mais elle provient d’un autre marché. Aujourd’hui, le gel douche a-t-il totalement remplacé la pâte dure sur le lavabo des étudiants, des jeunes travailleurs? “Je ne dirais pas ça, objecte Bastien Hachez. Déjà, il y a pas mal de composantes questionnables, rien que dans l’emballage du gel. Et puis, on l’utilise en grande quantité. Le savon tient bien plus longtemps.” Il ne fut jamais question, entre ces murs, de diversifier la production. Les clients ont des attentes précises. Mondialisés, protégés par un monde de législations, demandeurs d’un produit plus écologique, ils se réunissent ici contre un gage: la tradition. “A tous âges, il y a un retour vers des objets du passé. Les gens veulent prendre le temps, se détendre. Les savons à pâte dure proviennent d’une époque où on était plus lent.”

Et l’amour pour le semi-artisanal est universel: aujourd’hui, 80% de la production part à l’export. Les premiers acheteurs sont autrichiens, allemands, français, mais l’entreprise commerce aussi avec des clients iraniens, russes ou japonais. “Il y a le fait que ce soit belge; que ce ne soit pas délocalisé dans d’autres pays. La grosse valeur ajoutée, c’est notre petite structure”, relève Bastien Hachez. Les Savonneries bruxelloises n’oublient pas leur public d’antan: la première marque déposée par l’entreprise, estampillée à son propre nom, s’étend dans la capitale belge avec des savons blancs ou noirs, protégés dans un délicat écrin de carton, pensés pour un nez exigeant. Ce qui marche, en ce moment? La gamme au gingembre et au citron vert, fraiche et surprenante.

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